Voyage en Inde – 1973 (de grand-maman)

Le croirez-vous? 1973… période d’effervescence, les Hippies nord-américains sont en quête du nirvana en route pour l’Inde et une québécoise aventurière en quête de connaissances s’y retrouve aussi.

Âgée de 54 ans, partie seule avec deux petits sacs à dos et une ceinture à l’intérieur de ses vêtements pour son argent et son passeport, ma grand-mère quitte le Québec pour découvrir unes des grandes civilisations du monde: l’Inde. Elle part sans aucune réservation, sans cellulaire, sans ordinateur ou internet, sans guichet automatique, bref, en « globe-trotter ».

Elle visite l’Inde du nord au sud, d’ouest en est, en ajoutant à son bagage de connaissances quelques commentaires de son cru. Voici son carnet de voyage recopier textuellement en y incluant des photos du web puisque les quelques-unes qu’elle a rapportées sont trop exposées et détériorées; les cameras numériques n’existaient évidemment pas et faire de la photo coûtait très cher.

À vous de découvrir avec elle !!!

Retranscription intégrale par Paule Tremblay (Fille de Thérèse Koenig Tremblay)

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CARNET DE VOYAGE 1973
Par Thérèse Koenig Tremblay

20 janvier : samedi soir, Montréal.

Le voyage commence mal. Pas de départ d’Air France vers Paris ce soir et j’ai rendez-vous à Paris demain. Un représentant des Lignes Royales hollandaises nous prend en charge et à l’heure où mon ami m’attend me voilà bel et bien descendue à Schiphol, Amsterdam. Premier contretemps d’un voyage qui en verra bien d’autres. Après 23 heures de vol, 3 escales : Amsterdam, Athènes, Beyrouth, j’avance ma montre de 10 hres et demie et atterris à Palan, aéroport de Delhi à 4 heures du matin un lundi de janvier . Il fait froid.

22 janvier :

La partie médiane du voyage, celle que j’ai faite de jour m’a beaucoup intéressée. J’ai suivi la route Amsterdam – Salzbourg – Scopie – Zagreb– Golfe de Thessalonique – Athènes. Je n’aime pas voyager en avion et je les évite autant que faire se peut mais si je dois m’y résoudre pour les très longues distances comme c’est le cas ici, (10,448 miles avion) je préfère voyager de jour. J’ai ainsi l’occasion de revoir ma géographie : les mers, les îles, les fleuves et l’extraordinaire découpure des continents. Et puis, atterrir à Athènes au coucher du soleil, n’est-ce pas un rêve ? Un rêve que j’ai déjà vécu plusieurs fois et qui demeure toujours une heure de vie heureuse. Athènes, que j’aime. Hélas, cette fois, je n’y fais que passer.

Au départ de Montréal, la température était de 20°F sous zéro, 7 heures après à Amsterdam, dans le brouillard intense, le thermomètre indiquait 57°F puis 59°F à Athènes au soleil couchant et de nouveau la nuit à Beyrouth à 54°F, le froid à Delhi à 40°F. Je n’ai pas les vêtements nécessaires aussi paradoxal que cela puisse paraître venant de Montréal, je grelotte !

J’ai peine à décrire la ville de Delhi. C’est inimaginable ! Et pour la première fois, je constate qu’on appelle ville, en Inde, non pas une agglomération de résidences avec les services qui s’y rattachent ; voirie, écoles, hôpitaux, magasins, bureaux, de grandes et petites sociétés, transports, pompiers, etc… Ici commence ma réflexion sur ce pays d’une autre planète. Il y a bien cela, organisé du moins je veux dire l’administration, les banques, les grandes sociétés, mais où sont les résidences ? Voilà le nœud du problème, une agglomération de personnes, c’est certain, mais où logent-elles ? Je visite la vieille ville, c’est un amas indescriptible de huttes, d’hommes, d’animaux, de boutiques, si l’on peut appeler boutique : un étalage au bord du chemin sous un toit de feuilles soutenues par du bambou de façon précaire. Heureusement, il ne vente pas et il ne pleuvra pas avant les moussons.

La vieille Delhi cependant renferme plusieurs monuments intéressants comme la mosquée Fatehpuri, le vieux Fort, le tombeau de Mahatma Gandhi, le Fort Rouge et la mosquée Jama Masjid qui se dresse en face, de l’autre côté d’une vaste pelouse. Le Fort Rouge qui domine la ville renferme des chefs-d’œuvre d’architecture. Construit par Shah Johan entre 1639 et 1648, il est richement décoré. Le pavillon des princesses, en marbre blanc, est orné d’incrustations de jaspe, d’onyx, de lapis lazulli, d’agate et de cornaline ; témoin muet, il chante encore la gloire passée des empereurs mongols. C’est aussi au Fort Rouge qu’on peut lire sur le mur ce poème persan : ¨Si le paradis existe sur la terre, il est ici.¨ Lorsqu’on va de la mosquée Fatehpuri au Fort Rouge, on traverse le Chandni Chowk, centre des bijoutiers et des artisans travaillant l’or et l’argent, petite rue réputée pour avoir été autrefois la rue la plus riche du monde, ce n’est qu’à ma seconde visite à Delhi que je l’ai repérée. En effet, les extrémités en sont dissimulées par des marchés de fruits ; mais son ventre est plein d’or et de pierres précieuses et de perles… qui feraient pâlir nos joailliers les plus réputés. On y vend l’or 27 roupies le gramme et j’y ai vu (si l’on peut appeler voir une femme voilée de noir) une future belle-mère et son fils choisir en cinq minutes et payer la somme de $2000. dollars la parure que celui-ci offrira à sa fiancée.

ENTRÉE DU FORT ROUGE

LE FORT ROUGE

Marchands à l’entrée de Fort Rouge

PALAIS DES PRINCESSES

La ville Nouvelle est bien différente. C’est une ville planifiée, ordonnée ; on y a prévu de vastes espaces comme la Place qui s’étend des Jardins Mogols, englobe les édifices du parlement et s’étend jusqu’à la porte de Delhi, laquelle est située au centre de douze avenues qui ne rappellent pas l’Étoile. À quelques pas de là, le musée d’art moderne qui renferme, outre de magnifiques pièces indiennes, des chefs d’oeuvre roumains, yougoslaves, russes, japonais et hongrois, tableaux d’artistes assez peu représentés dans les musées occidentaux. Tout à côté, le musée de Delhi qui loge une multitude de magnifiques sculptures et tableaux indiens ; un régal pour les connaisseurs. Il y a, au troisième étage, l’exposition d’une étude des races humaines qui présente un réel intérêt. J’y ai vu aussi, une collection tout à fait exceptionnelle d’art précolombien de l’ouest des Amériques, don d’un couple de New York. L’idée me vient que cette collection a dû échapper à la France !

La nouvelle Delhi est très bien construite et, d’une grande étendue, renferme de remarquables monuments comme le tombeau de Humayun de style Mogol, le Qutb Minar, haut minaret du XIIe siècle, considéré comme une des tours les plus parfaites du monde ; le temple Sri Lakshmi Narayan, dernier monument aryen de l’Inde et peut-être le plus puissant.

Le tombeau Humayun

Le Qutb Minaret

Le temple Sri Lakshmi Narayan

Sans doute les mosquées sont belles, leurs détails en sont faits de finesse et d’habileté, leur richesse est parfois inouïe, mais elles sont mortes. Les temples aryens transmettent la force de la pensée créatrice, l’équilibre de l’esprit ; ils sont majestueux et vivants.

Dans le temple hindou, le trône est placé entre deux éléphants de marbre blanc grandeur nature et décorés de tous leurs atours. L’ensemble comprend, outre le temple principal, une vingtaine de petits temples, les jardins et quantité d’œuvres d’art de toutes sortes : peintures, sculptures, etc. des autels à Shiva, Durga et Krisna etc. tous représentés vêtus de tissus brodés d’or et coiffés d’or. Leurs figures sont belles et très humaines. Les hindous viennent jeter des fleurs ou offrir une obole en faisant une prière. Dans une salle adjacente, un prêtre récite un office et les fidèles se joignent à lui et l’accompagnent de musique et de chants. Il y a des tapis sur le dallage de marbre et tous peuvent s’y asseoir. Même les non hindous sont admis à cette cérémonie.

Dans les jardins, il y a des pièces d’eau, des temples de monstres, des temples édifiés à tous les dieux, des peintures, des sculptures de tous les dieux et de tous les animaux de la création ; et partout, gravé dans le marbre, la swastika, très ancien symbole de chance. Pour les Jains, elle représente les 4 âges de la vie ; pour les autres, la prospérité… illusion que je mesure très vite. Je n’ai pas franchi les dernières marches de ce temple que les pauvres affamés referment sur moi leur haie de mendiants perpétuels … prospérité…prospérité. Il est vrai que les hindous ne sont pas pressés ; ce qui leur manque en cette vie, ils l’obtiendront peut-être après la réincarnation.

Ma première impression en Inde en est une de famine, de crasse et de misère ; pas une jeune femme qui n’ait un petit sur les bras ; des foules de mendiants et d’infirmes ; des enfants de 5 ans qui vont nus par les rues, fouillant dans les ordures des marchés pour y trouver leur nourriture et celle du petit frère et qu’ils portent dans leurs bras ; le petit de 3 ans qui vous aborde gentiment ¨mamia, la pâté, ¨ et qui vous suit 4, 5, 6 coins de rues, jusqu’à ce que vous cédiez. Il faut savoir qu’en Inde, on ne doit pas sortir son portefeuille s’il y a des mendiants adultes auprès de soi. Ceci est très sérieux. Que l’étranger sorte de l’hôtel, du restaurant ou de la gare, il sera toujours happé par la foule de mendiants. Il est difficile à un touriste à l’aise et bien nourri de refuser le pain à ceux qui n’ont rien. J’ai souvent hésité à sortir mon portefeuille mais l’instinct de conservation étant plus fort, j’ai pu résister à l’assaut de tant de miséreux par quelque raisonnement inexplicable j’ai senti qu’il y a une limite à l’exaspération de ces pauvres hères et probablement par lâcheté, je n’ai pas osé les affronter. J’en ai gardé un complexe de culpabilité jusqu’au jour où j’ai lu, dans l’excellent livre de monsieur Paul Dreyfus, comment son compagnon et ami a failli être déchiqueté pour s’être laissé émouvoir jusqu’aux billets de banque. Ses cinq compagnons ont dû accourir à la rescousse et ont réussi à l’en tirer avec une morsure à la main.

Le centre commercial de la nouvelle Delhi est constitué par deux vastes cercles concentriques appelés Connaught Circle et Connaught Place. Les immeubles sont bâtis et disposés en cercle entre ces deux rues et leur façade, du côté de la Place est ornée d’une colonnade de marbre blanc à deux étages superposés. Sous les arcades, on trouve les grands restaurants, les compagnies aériennes, les banques et les boutiques de luxe : tissus, porcelaine, œuvres d’art, bijoux, tapis, fourrures. Au centre, il y a une vaste place qui offre au passant un joli parc ombragé, une estrade où ont lieu les démonstrations populaires et les concerts ; et un très agréable restaurant, le Ramble, achalandé par les étrangers et surtout les américains car il se trouve en face de l’American Express. On y mange bien et à très peu de frais. Les avenues du Parlement et Janpath prolongent ce centre commercial indien de luxe, au cœur de la nouvelle Delhi.

Connaught Place

Aujourd’hui, j’ai pris plusieurs heures pour préparer mon tour de l’Inde. Je suis arrivée ici sans réservations ni pour les hôtels, ni pour les transports. Des indiens qui étudient dans mon pays, à l’université, m’avaient assurée qu’il n’y avait aucun problème et que de l’un à l’autre, les hôtels confirmaient les chambres. Or, les bureaux du gouvernement I.G.T.O. ( india government tourist office ) ne donnent que des renseignements, assez souvent justes… L’ I.T.D.C. ( india tourist development corporation ) organise des visites de quelques villes et gère quelques hôtels comme le Janpath et le Ranjit à Delhi ou encore le Kovalum Groves dans le Kerala. Il m’est impossible d’obtenir une réservation d’hôtel à hôtel ; ce n’est pas la coutume. D’autre part, les agents de voyage affirment qu’à cause du congrès international des médecins qui se tient actuellement à Udaipur, il n’y a plus une chambre de libre ni à Jaipur, ni à Udaipur, ni à Bombay et cela pour février et mars. Je fais fi de tout ceci et je décide de partir quand même. Mais en Inde,entre décider de partir et le faire il y a parfois un laps de temps considérable. Je commence ma tournée des services de transport. Les Indian Airlines qui desservent le territoire peuvent me mettre sur la listed’attente pour 8 jours. Les employés sont très courtois, comme tous les indiens du nord d’ailleurs, ils essaient de me donner satisfaction et m’offrent même de maintenir automatiquement mon nom sur la liste d’attente après les huit jours, et cela jusqu’à ce qu’on me trouve un siège libre pourvu que je veuille bien leur laisser mon adresse. Ils sont consternés que je refuse une si belle offre ! Je me rends à la gare où l’achat d’un billet de première me prend deux heures. Cependant, cesdeux heures n’ont pas été infructueuses, bien au contraire. Le chef de gare à qui on me réfère m’apprend qu’en Inde, les étrangers qui peuvent produire un passeport ont droit de priorité sur les trains climatisés et de première classe. Ils choisissent le jour de leur départ et on doit les accommoder, c’est un ordre, dit-il. Je profiterai souvent de cet avantage.

J’ai parcouru les Emporiums, boutiques recommandées par les gouvernements, les magasins et les marchés. J’y ai fait quelques emplettes comme de la soie brute ; des tapis du Cachemire qu’on doit me livrer au pays ; des pierres semi-précieuses ; agates de différentes couleurs et bien taillées, du jade, de la cornaline et du lapis lazulli ; aussi quelques bien jolies cravates de soie et un magnifique sac de cuir pour emporter letout. Je marche maintenant vers mon hôtel, il fait froid. Les genss’enroulent une couverture autour des épaules, ceux qui n’en n’ont pas,s’enroulent dans des chiffons et des guenilles. Des femmes font rôtir des pistaches et les enfants, assis à l’indienne, font cercle autour du petit réchaud. Les hommes se tiennent en retrait et je remarque que beaucoup d’entre eux s’accroupissent et demeurent des heures durant dans cette position qui me paraît extrêmement inconfortable. Plus loin, j’achète trois belles mandarines pour une roupie ; elles sont délicieuses. Ce soir, j’ai peine à m’endormir. Toutes ces images de crasse, de haillons, de guenilles et de misère me hantent. Je sais qu’eux, ils dormiront dehors et il fait froid.

Aujourd’hui, je me lève tôt pour attraper l’autobus de Nainital et Almora situés aux confins des Himalayas. Je vois de nombreuses familles cuire leur déjeuner sur un petit réchaud, en plein champ et sans aucun abri ; ce sont des parias, ils n’ont pas de toit mais peuvent mieux préserver l’unité et l’intimité de la famille que leurs compatriotes qui couchent, et cela par millions, à même le pavé des grandes villes, sous les porches ou dans les gares. L’abri de l’indien va de la toile de tente soutenue par quatre pièces de bambou, sans murs, aux richissimes palais des Maharajahs. Laissons de côté ceux-ci et parlons, pour un moment, des autres. Il y a d’abord la cabane qui consiste en 5 ou 6 planches soutenues par des pieux de bambou et reliées entre elles par des bouts de tissus qui remplacent les planches manquantes ; le tout recouvert d’innombrables guenilles en guise de toit. Il y a des centaines de mille abris de ce genre.

Il y a, à la campagne, des huttes de bambous en forme de dôme aryen. L’entrée en est basse et cintrée ; une seule personne doit s’y glisser car le tout est de la taille d’une grosse meule de foin. Il y a, en ville, des communautés entières vivant sous la tente. Ce sont de grandes tentes du type fourni par l’armée ou la Croix-Rouge dans les cas de sinistres. On voit aussi de petites tentes familiales à toit pointu. La maison la plus répandue, aussi bien en ville qu’à la campagne, est bâtie de brique rouge ou de terre séchée. Elle est toujours rectangulaire et mesure environ 8 pieds sur 6. Elle est couverte d’un toit de chaume et fermée par une porte en bois. On y voit parfois une fenêtre, mais toujours sans vitre. Les quartiers résidentiels de la nouvelle Delhi en particulier, sont faits de longues constructions rectangulaires à un seul étage. La brique en est recouverte de crépi couleur ivoire et d’élégantes entrées, découpées en plein cintre et fermées par une porte grillagée indiquent la résidence de chaque famille.

Habitations à Delhi

Habitations de classe moyenne

Sans abri, la misère humaine !

Ma maison est mon château !

Dans toutes les grandes villes de l’inde, on peut voir un certain nombre de résidences du type cubiste, style moderne de 1930. Elles sont bâties à deux étages asymétriques en brique recouverte de crépi de teinte pastel. Elles renferment de nombreuses fenêtres avec des vitres archisales. Elles sont certainement le partage de gens à l’aise et cependant il y aura toujours un point commun qui est la crasse et la décrépitude. Il semble que les indiens ne réparent jamais, ni les édifices, ni les monuments, ni le linge, rien, sauf, peut-être les chaussures ! L’enclave diplomatique de la nouvelle Delhi est composée de villas à peu près toutes semblables d’un seul étage et très spacieuses. Leur façade affiche quatre colonnes du type dorique flanquées de deux portails latéraux découpés en plein cintre. Les jardins sont bien entretenus.

Ce voyage dure huit heures. Les champs semblent pauvrement cultivés, la terre ici paraît une sorte de sable blanc et on m’affirme qu’on en tire trois récoltes de blé par an. Je vois tantôt des pousses très courtes, tantôt des champs de gros choux prêts à être récoltés. Ici on cultive le bambou, très employé dans la construction pour sa solidité ; on le coupe à 6 pieds de longueur dès qu’il atteint un pouce de diamètre et on en charge des charrettes à bœuf et aussi deux camions de plusieurs tonnes ; ceux-ci sont rares en Inde ! Les habitants cultivent aussi des noix, des fruits, des grains et des légumes. Le paysage est plat, pas une colline, pas une butte, et les champs ont d’abord été nivelés avant d’être cultivés ; pas une souche, pas une pierre, pas une motte de terre qui dépasse ! Et ceci vaut pour toute l’Inde. Qu’on y cultive le riz, le blé, cette façon de faire crée des paysages uniques.

Tout est délabré, à l’abandon, sauf les champs. L’impression générale en est une de ruines, d’abandon. Ce sont des mogols qui vivent ici ; tout le monde vend quelque chose ou mieux, veut de l’argent à ne rien faire d’autre que le quêter ! Tout le monde parle ensemble et chacun crie à qui mieux mieux ; quel fourbi ! Plus loin, les habitants n’ont pas de maison, mais des lits sont exposés au soleil. Ils sont faits de quatre pieds de bois sculpté reliés par des bambous supportant un fond de corde de jute joliment travaillé. Contrairement à l’Europe, ici, ce sont les hommes qui font la lessive dans les lacs et les rivières.

J’ai parcouru 249 kilomètres et rencontré une seule voiture privée. Les automobiles sont très peu nombreuses à circuler hors des villes dans toute l’Inde. Mon voyage s’arrête à Almora qui se trouve une région protégée. Plus loin, c’est la région des montagnes et des lacs ;mon pays en est fait. De plus, je ne tiens pas à voir encore de la neige car j’en ai chez moi huit mois par année et j’ai précisément essayé de la fuir en venant en Inde.

Mais voilà les difficultés commencent ! À la gare d’autobus, comme dans tout le village, la langue commune est l’hindi. Personne ne comprend que je veuille retourner à Delhi et pour comble, les autobus portent leur inscription en hindi et même les chiffres sont incompréhensibles. En désespoir de cause et lassée d’être le point de mire de toute la population du village rassemblée pour voir l’étrangère qui porte un manteau, des bas et des chaussures fermées, je monte en rickshaw et fait signe au cycliste de me mener n’importe où. C’est en apercevant la gare que je me suis rappelée que le réseau des chemins de fer ayant été introduit par les anglais, les employés y parlent tous cette langue internationale. Trois fonctionnaires totalement désoeuvrés s’installent au-tour d’une table où on m’invite à prendre place ; et là, de la façon la plus courtoise, m’apprennent que c’est très facile de retourner à Delhi ;en effet, un train de troisième classe seulement passera à 17 heures en direction d’Agra qu’il atteindra à 7 heures demain et que de là à Delhi, c’est une bagatelle, 4 ou 5 heures tout au plus. Mais voilà ; demain, c’est la fête nationale, le ¨Republic Day¨, et je ne veux pas manquer cette fête pour laquelle, précisément, j’ai prolongé mon séjour à Delhi. Après beaucoup de temps et de longues explications qu’à plusieurs reprises j’ai dû reprendre à partir du début, j’ai appris qu’il y aurait un autobus express pour Delhi à 21 heures 30. J’ai affiché mon plus beau sourire et j’ai remercié longuement, j’en avais le temps.

Le conducteur de la rickshaw m’attendait toujours à la sortie. J’ai cherché en vain quelque chose à boire ou à manger. Pas d’hôtel, pas de restaurant ; cependant j’avais eu la précaution d’apporter du métrécal et du chocolat noir. Prévoyant la nuit qui m’attendait, j’ai préféré boire le métrécal et conserver précieusement mon chocolat pour plus tard. Mais, oh miracle ! J’ai trouvé des mandarines, j’en ai acheté 6 qui me mettront à l’abri de la soif.

Almora est une petite ville où j’ai vu des choses intéressantes et typiques de toute l’Inde. Ainsi, l’industrie de couture, en plein ciel était constituée par douze machines à coudre, antiques si on les compare à celle que possédait ma grand-mère en 1910. Les ouvriers, des hommes d’âge mûr, y travaillaient consciencieusement, osant à peine jeter vers moi un coup d’œil discret. Plus loin, le médecin donnait sa consultation et ses soins dans une pièce ouverte sur la rue et tout près, le pharmacien préparait un sirop pour une femme qui toussait et qui semblait plus tuberculeuse qu’en enrhumée. Puis il y avait les vendeurs de chaudrons, de sandales de plastique, de riz, de corde, de draps et de lainage ce qui m’a donné l’occasion d’acheter un foulard car il faisait très froid. J’ai appris que dans cette partie du pays, il y a de la neige en février et deux ou trois jours de mousson par année. La mousson est en hiver. Retournée à la gare d’autobus, j’ai vu le vendeur de tabac installer sa literie sur son comptoir, y monter, se recouvrir en entier pour y passer la nuit. En Inde, chacun transporte avec lui sa literie et couche où il se trouve. Avant mon départ, le sol de la gare était déjà couvert de dormeurs. Il doit faire moins de 30°F.

ALMORA

TAILLEUR À ALMORA

VENDEUR DE GRAINS RUE D’ALMORA

ALMORA

En effet, quand à 4 heures du matin j’arrive enfin à Delhi qui est beaucoup plus au sud, le pare-brise du taxi est givré et le chauffeur ne peut y voir ; cela ne l’empêche cependant pas d’avancer. Un nouvel ennui m’attendait. La circulation était arrêtée depuis 2 heures dans la nouvelle Delhi en prévision de la parade et la police interdit au chauffeur de continuer. Malgré la fatigue et le froid, j’ai dû parlementer une bonne demi-heure, implorant enfin la protection que la police indienne doit aux étrangers, le policier a fini par céder non sans ordonner au chauffeur de de rapporter à lui dès qu’il aura été libéré de sa course.

Aujourd’hui, ¨Republic Day¨, je tente de me rendre au centre pour voir cet extraordinaire défilé ; rien à faire. La foule compacte bloque tout passage de piéton à dix rues de distance. Un monsieur m’offre de me conduire par des chemins qu’il connaît, jusqu’à l’endroit du spectacle ; nous traversons des ruelles, des maisons (par l’intérieur) et à plusieurs reprises. Il m’aide à franchir des demi portes à deux pieds du sol et qui donnent sur des cours ou des hangars abandonnés – ou qui le paraissent et nous atteignons enfin la Feraz Shah Marg. Chameaux en tête, le défilé qui est en principe un défilé militaire, déploie sa ¨force de frappe¨ qui est impressionnante.

Les trois armées y sont représentées, chacune avec ses hommes et son armement. La cavalerie puis les chars, puis un modèle de sousmarin avec torpille téléguidée, une fusée dont les parachutes d’arrêt sont ouverts, des missiles téléportés, les ¨boat missile model, place to place missile, boat to place missile, place to air missile¨ puis l’équipement: générateurs, détecteurs de mines, pontons flottants pour assaut, canot automobile d’environ 16 pieds équipé d’un moteur Mercury de 100 forces, canons qui paraissent longs d’une vingtaine de pieds. Maintenant, les hommes défilent. Leurs uniformes sont à peu de chose près, semblables à ceux de notre armée, sauf les coiffures qui sont des plus époustouflantes ; elles passent du fez au joli béret bleu pâle sans oublier les képis, les turbans, les chapeaux en forme de papillon ou d’aigle, les turbans assortis d’un voile qu’ici on appelait autrefois ¨pleureuse¨ et qui était porté par les veuves etc.

Tous les tissus, des plumets fabriqués des plumes de tous les oiseaux s’offrent à la vue, signes distinctifs des différents régiments. Les sikhs portent toujours le turban, qu’ils soient de n’importe quel régiment ou de n’importe quelle armée. Trois groupes d’hommes défilent vêtus de kilt écossais en jouant de la cornemuse et cela m’étonne. Viennent ensuite les unités spéciales : pompiers, policiers, hommes accompagnés de chiens bergers dressés ; puis les équipes de neige qui présentent un char allégorique et cela me rappelle que j’ai oublié de décrire leurs maisons. Elles sont en neige, bien sûr, mais pas rondes comme nos igloos, au contraire, elles sont rectangulaires comme toutes les habitations indiennes et mesurent comme elles environ 8 pieds sur 6 pieds. Leur toit, de neige toujours, est fini en pics et creux tels la crème fouettée qui garnit certains de nos desserts. Il y a plusieurs fanfares et de jeunes garçons en shorts qui découvrent de belles cuisses brunes, font ici office de majorettes. Il y a un corps d’infanterie composé d’hommes beaucoup plus grands que la moyenne. Ici, on constate qu’en général, les aryens sont plus petits que les mogols, mais qu’ils sont tous plus grands que les dravidiens du sud. Voilà un char qui commente la conduite des Anglais rabattant les pauvres Indiens dans les bois pour les enrôler lors de la guerre de 1914 et cela me remémore les récits des agissements de la Gendarmerie Royale canadienne à la même époque, dans la région du Saguenay en particulier, eux peuvent le dire ! Et les chars magnifiquement parés se succèdent : mouvement terroriste 1927-1933, indépendance du Jammu et du Kashmir 1929, la désobéissance civile en Upper Pradesh 1929, la campagne contre l’intouchabilité, le programme constructif de Gandhi : tissage, agriculture, le maharastra quitte l’Inde 1942, la révolution au Punjab 1907, hommage à Gandhi 1919-1921, boycottage de la commission Simon 1928, un char plus austère sur lequel on peut lire :¨Wanted soldiers, remunaration, death, reward :martyrdom¨, suivi d’un char couvert de fleurs… les éléphants ferment la marche. Ils portent dans leurs howdah des joueurs de flûte et autres musiciens vêtus de tissus rutilants d’or et de pierres précieuses et abrités par le minuscule parasol tendu 20 pieds plus haut. Çà c’est l’Inde merveilleuse doublée d’un spectacle des mille et une nuits !

Le défilé a duré plus de trois heures, mais la fête ne fait que commencer. Il faut voir les extraordinaires saris dont les femmes sont vêtues et leurs bijoux. Les hommes ne sont pas en reste, mon voisin porte le pantalon et une chemisette blanche sur laquelle une belle rose rose est brodée à la main. Les gens se promènent et remplissent les rues de leurs cris, de leurs chants et de leurs rires. Quel tintamarre ! Il faut entendre tout ce bruit, cela fait partie de toute l’Inde. On peut voir des images extraordinaires de l’Inde, mais sans le bruit, elles deviennent mortes.

Toute la journée il y aura des chants et des danses sur la Place Connaught. Aujourd’hui, il y a partout des ¨Indian sweets¨, des douceurs à vendre et on gâte les enfants leur payant même un ballon. Je dîne au Ramble sur la Place ; la décoration lumineuse y est remarquable ; de toutes petites ampoules sont attachées à chaque feuille des arbres et presqu’à chaque tige du gazon ; il y a des arbres de roses dont les fleurs sont éclairées de l’intérieur. Quelle n’est pas la patience des Indiens ! Mais quel résultat, c’est une féerie !

Je prends le train de nuit pour Jaipur où j’arrive à la fin de la nuit. Je me fais conduire à l’hôtel Rajasthan State où on accepte de garder mes bagages. La salle à dîner est spacieuse et on y mange bien ; j’y ai dîné aux pigeons. Les jardins sont décorés par des arbres tous taillés en forme de paon. Je me rends d’abord dans la vallée d’Amber qui est dominée, sur une dizaine de kilomètres, par deux murailles entourant palais, ruines et forts terminés par des tours de guet.

Le long de la route, on voit quantité de palais, mas, châteaux, pavillons, coupoles et dômes qui seraient magnifiques de par leur conception, leur site et leur architecture, mais si délabrés… de la même manière, il faudrait réparer les jolies maisons de Jaipur la rose, et débarrasser leur façade de ces horribles boutiques. Le Wahal Mahal ou palais des vents est d’architecture bien particulière, cependant on ne peut le visiter car il est occupé par l’armée. Je visite le musée du costume, des arts et des armes qui est plutôt ennuyeux puis le musée des beaux-arts qui renferme des manuscrits anciens, des rouleaux et des livres enluminés. Il y a de la poterie, des peintures et des miniatures très raffinées. Ce musée renferme aussi de rares tapis tissés au XVI° ième siècle et de taille peu commune. J’en ai vu un mesurant 16 pieds de largeur sur 57 pieds de longueur. Le palais du Maharajah est bâti en conglomérat dans lequel on a incrusté des parcelles de verre. C’est très désappointant jusqu’au moment où, dans une petite salle noire, quelqu’un allume une bougie. Les murs et la voûte scintillent comme des diamants et je réalise que je suis vraiment au pays des Maharajahs ! Louis XV dans toute sa splendeur n’a jamais songé à tant d’éclats ! C’est aussi la ville des pierres précieuses, certains marchands en ont à la poche !

JAIPUR

LE WAHAL MAHAL LE PALAIS DE VENTS JAIPUR

CITY PALACE JAIPUR

CITY PALACE JAIPUR

CITY PALACE – JAIPUR

LA CITÉ ROSE JAIPUR

Ce matin, dans le train qui m’amène à Udaipur, je regarde les plantes tropicales, raides, sèches et je me demande comment elles peuvent résister dans un climat si froid. C’est le désert, bien sûr, mais il gèle. Ici on a fait des haies de ronce et de cactus pour empêcher les vents, pendant la mousson, de porter la poussière jusqu’à Delhi, à mille miles de là ! Car dit-on, c’est une cause d’inimitié entre les deux cités. La ville touristique d’Udaipur n’est que jardins, lacs, palaces et hôtels de luxe. Les lacs, sur la montagne, sont reliés par canaux et toujours à niveau égal. À cette saison, ils sont trop bas d’une douzaine de pieds environ et l’hôtel ¨Palace¨ du lac Pichola est juché sur son rocher. On peut se rendre en chaloupe et pour quelques sous, au centre du Fateh Sagar où l’île est un superbe jardin entretenu par le département des travaux publics.

La vraie ville, celle des résidents est bâtie en dessous du niveau des lacs et des palais qui la protègent. C’est un amas de baraques mais les marchés y sont très variés et intéressants. Ici je trouve du savon Pears, du Colgate, des chaussures Bata, du Nescafé et du Coca-cola ; mais j’y vois surtout les plus belles jarres, urnes et pots de cuivre de la terre. Ils sont typiques du Rajasthan au même titre que les tissus imprimés au bloc de bois ou par ce procédé appelé ¨ tie and dye¨ et qui font de très beaux saris. Dans cette ville, j’ai vu un beau temple aryen dédié à Krisna.

Fateh Sagar Udaipur

Udaipur

J’ai choisi de faire le parcours Udaipur/Ahmedabad en autobus ; 200 kilomètres de route dans le désert traversé de hautes montagnes nues. Tout est sec et les champs sont arides. On construit une route. Tout près, les hommes bêchent pour essayer de faire débouler la terre et le roc qu’ils chargent ensuite par petites portions, dans des paniers que les femmes, vêtues de saris rouges abondamment recouverts de poussière, transportent sur leur tête jusqu’à la route où elles les vident les uns à côté des autres, bien en place et soigneusement. Elles sont des centaines à faire ce travail, mais si on en juge par l’équipement c’est un travail qui durera mille ans. Je me demande comment ces gens vivent ; il n’y a aucune agglomération ;on ne voit pas une tige verte 100 miles à la ronde ; les rivières sont à sec et il semble n’y avoir aucune source d’eau ; de la poussière, rien que de la poussière.

Tous les bons hôtels étant complets, après dix-neuf téléphones, j’ai dû me résigner à loger dans un hôtel indien. À ma grande surprise, la chambre, fort simple, était très propre et s’ouvrait sur un balcon. La salle d’eau adjacente comprenait : lavabo, toilette, douche, le robinet à mihauteur si utile et l’éternelle tasse, accessoire essentiel aux Indiens et que l’on retrouve partout dans ce pays. Le tout m’a coûté moins de trois dollars. Encouragée par cette expérience, j’ai quelquefois par la suite et je dois dire, à l’honneur des Indiens, que partout il y a tout le nécessaire du voyageur ; et que partout la propreté règne. À l’étude d’ailleurs, je me suis enfin aperçue que les Indiens sont des gens très propres et que les occidentaux n’ont rien à leur apprendre sur ce chapitre, au contraire ! Ils font chaque matin, au réveil, leurs ablutions ; c’est une coutume religieuse et ils l’observent. Les Indiens ne dégagent jamais de mauvaises odeurs et dans aucune de leurs villes je n’ai eu à me plaindre de cela. J’ajouterai que par précaution, j’avais fait couper mes cheveux très courts ; cependant, je n’ai nulle part aperçu la moindre petite bestiole ; même pas une mouche pour m’incommoder. Il faut noter ici que mon séjour là-bas a eu lieu en janvier, février et mars. Peut-être en est-il autrement plus tard, au moins pour le cas des mouches. Il fait chaud maintenant, j’enlève définitivement mes 4 chandails et je m’endors sous l’hélicoptère du plafond qui assure la circulation d’air sans le refroidir.

Ahmedabad est une grande ville et pour la première fois en Inde, je vois ce que dans ma conception occidentale j’appelle de vraies maisons. Il y a une rue bordée de belles boutiques installées au rez-dechaussée de ces résidences. Bien sûr, il y a aussi le reste, ce qu’on voit partout, l’élément de misère collé à la peau de l’Inde ; le spectacle de la gare est toujours exceptionnel. On y voit des femmes faisant le travail de coolie. Enfin, je retrouve les vélomoteurs, ces charmantes petites voitures, si agréables quand il fait chaud ; sans compter qu’elles nous transportent à peu de frais, parcourant pour une roupie une distance égale à celle que j’ai payé 25 roupies, en tonga, à Udaipur ! Ce matin, je me promène en ville. J’y rencontre plusieurs femmes voilées.

Je remarque qu’il y a beaucoup d’immeubles importants et qui abritent les bureaux plutôt luxueux des compagnies manufacturières, des banques et compagnies d’assurances se succèdent, affichant l’importance de ce grand centre industriel où l’on fabrique les plus beaux cotons du monde. Les anglais l’avaient bien compris ; et c’est ici qu’on coupait les pouces des artisans afin qu’ils ne fassent plus concurrence au marché britannique. Je déjeune au restaurant Qwality sur le lac Kankaria. Ce lac artificiel, en forme de polygone a trente-deux côtés en gradins. L’après-midi, je visite le temple Hatheesingh. C’est un temple Jain, cette secte hindoue qui pratique la non-violence au point de ne pas tuer un moustique ; sa coutume veut que les hommes aussi bien que les femmes sortent toujours voilés. Ce temple vaut une visite. Je me dirige ensuite vers l’université qui n’a rien de remarquable ; et de là aux minarets branlants.

Enfin, je me rends à l’Ashram de Gandhi situé sur les bords de la rivière Sabarmati. Cette rivière est actuellement asséchée. Son lit de sable blond brûle au soleil et les gens y creusent des puits, espérant trouver un peu d’eau en profondeur.

Marche de Gandhi Ahmedabad

Hatheesingh Jain Ahmedabad

Je rencontre un Suisse avec lequel je lie conversation au sujet des cigarettes Bidi, ces feuilles de tabac roulées et attachées avec un fil ; elles sentent un peu l’encens et nous les trouvons agréables. La conversation dérive vers le haschisch qui est interdit en Inde sauf dans le Kerala et l’Orissa et il m’affirme qu’on fait la fouille à la frontière et qu’il l’a vérifié deux fois .Il note que le sujet de sa thèse de doctorat portait sur les stupéfiants et les hallucinogènes. Il connaît bien le rapport Le Daim qui semble plutôt favorable à la législation et dit s’en être servi pour suggérer chez lui cette façon de limiter les dommages, en face d’un fait accompli. Il juge les siens très conservateurs. (La suite a prouvé que les nôtres le sont aussi !) Il pense que la France, peut-être, légalisera… Je conclus qu’il a fait les sciences politiques et je parle dans ce sens ; mais il a présenté cette thèse en médecine. Il m’apprend que la médecine sociale l’intéresse ; qu’il y a en Inde 30% de tuberculeux et que 22% de la population est porteuse de parasites, etc. rien de rassurant pour ces pauvres gens. Ce médecin Suisse qui habite l’Inde depuis plus d’un an, filtre son eau et dit n’avoir jamais été malade, il me déconseille le voyage au-delà de Cochin. Plus loin, dit-il, ce sont des tribus noires semblables à celles de l’Afrique centrale et elles s’attaquent à tout ce qui leur paraît étranger ou nouveau. D’autre part, il me conseille de ne pas manquer les temples de Mysore, Belur, Halebid et surtout Madurai, chef-d’œuvre du Gopuram dravidien.

Je prends le train de nuit pour Bombay (Mumbai).

Jamais plus on ne m’y reprendra à voyager en autobus avec des bagages. Il n’y a que des bus de troisième classe poussiéreux et bondés, pas de compartiment à bagage, aucune accommodation au terminus et même pas de coolies. L’Inde possède le deuxième réseau de chemin de fer au monde, il fonctionne très bien et son équipement ferait pâlir les occidentaux. Ainsi chaque compartiment de première possède sa salle d’eau particulière, complète avec douche, etc. Même si de nombreux trains fonctionnent à la vapeur, on peut s’y laver et s’y rafraîchir à loisir. Les lits sont larges et confortables. Il suffit de louer une literie, si on n’en n’a pas, en s’adressant au gardien de la consigne ou au gérant de la plateforme. Pour trois roupies, on fournit deux draps bien blancs et parfois même empesés, un oreiller recouvert de sa taie, une ou deux couvertures de laine selon la latitude et la saison et une grande serviette de toile. Le tout enveloppé d’une toile de fond. Le livreur l’installe en place et reviendra le chercher à la première heure du matin. Il n’y a pas de wagon restaurant, mais on m’offre le repas indien avec omelette et pain rôti comme variante ; si j’accepte, à l’heure du repas, on me sert dans mon compartiment. De plus, les gares ferroviaires sont parfaitement aménagées. Elles comprennent habituellement deux restaurants, un végétarien et un non végétarien, des salles d’attentes spéciales et climatisées pour les voyageurs de première, des salles d’attente réservées aux dames qui voyagent dans ces classes et désirent être seules comme dans certains compartiments de trains, d’ailleurs. Les gares comprennent aussi des chambres très propres, avec salles d’eau et pour un prix minime, elles sont confortables. En outre, j’y rencontre des gens fort intéressants car les Indiens à l’aise et les brahmanes voyagent en train. Bombay ! Il y a des mois que j’en rêve. C’est une succession d’îles et ce qui attire l’attention, ce sont les immenses salines. On y extrait avec un art particulier un beau sel blanc qu’on ensache et qu’on transporte sur des petits voiliers jusqu’à un quai à eau profonde d’où on l’expédiera à l’étranger. Ensuite ce sont des quartiers miséreux qui se suivent et se ressemblent sur des miles et des miles ; puis, aux abords de la grande ville, des trains bondés à tel point que des têtes ou des pieds émergent de toutes les fenêtres et que les gens s’y accrochent aux appuis des portes ouvertes, le corps hors du train.

Ici, dans la rue qui longe la voie ferrée, il a des tuyaux métalliques d’une quarantaine de pouces de diamètre environ et qui sont habités. Bien plus, ce sont des familles différentes qui en habitent les deux extrémités ! J’arrive enfin à Central Station mais là, il y a un problème. Les taxis refusent de me conduire à la Porte de l’Inde qui est à cinq kilomètres ; je ne comprends pas bien leur raison et je finis par en dénicher un qui consent à risquer cette course. La chance me sourit et sans réservation toujours, je me présente au Taj Mahal où j’obtiens une chambre pour trois nuits, dans la tour nouvelle de cet hôtel dont la partie ancienne était un palais de maharajah. Cet hôtel est le plus riche et le plus luxueux que j’aie vu à date et j’ai pourtant beaucoup voyagé. Le mobilier de ma chambre est en bois sculpté et laqué, les couleurs, les tissus et les tapis, tout est dans la pure tradition indienne et d’un goût exquis. Le confort y est américain. Les jardins qui bordent la piscine sont attrayants, c’est un endroit de rêve,un petit paradis. J’ai lu, à mon retour, que cet hôtel est actuellement considéré comme le plus bel hôtel du monde et je le crois. Il vaut le coût.

Porte de l’Inde BOMBAY

Hôtel Taj Mahal Bombay

Hôtel Taj Mahal Bombay

En attendant le bus pour une visite de la ville, au bureau du tourisme du gouvernement de l’Inde, j’ai vu le numéro 20 de 1972 de la revue ¨Force¨ publiée par Hydro Québec. Il semble que là-bas aussi on apprécie cette revue. Bombay se présente comme une grande ville anglaise et victorienne. C’est la Porte de l’Inde et une immense porte de pierre nous le rappelle près des quais d’Apollo Bunder, la India Gate abrite chaque nuit des centaines de parias ou de voyageurs peut-être, car les indiens voyagent beaucoup. Il faut savoir qu’un billet de troisième classe de Bombay à Calcutta ne coûte que $4.10mais pour un temps seulement car le prix sera bientôt haussé à $5.10 ; c’est peu pour une distance d’environ 1200 miles.

Churchgate Bombay

Le quartier Churchgate rappelle parfois Londres avec ses bus à deux étages, ses rues en hémicycles, sa place de ¨ Flora Fountain¨, sa gare Victoria d’époque, son Marine Drive et son musée du Prince de Galles. Tout le monde y parle anglais et les affiches sont en anglais. De plus, la circulation s’y fait à gauche, dans toute l’Inde d’ailleurs. Je visite un temple Jain peint en rose et turquoise, affreux à mon goût mais sur lequel sont gravées de nombreuses croix gammées, comme sur tous les monuments aryens. La svastika est un symbole de chance et de prospérité chez les Hindous et chez les Jains, elle représente les quatre âges de la vie. Je passe près de la tour du silence où se sont réfugiés les Parsi ; secte qui se distingue par sa vie simple et silencieuse, loin des regards indiscrets, et qui trouve que la façon la plus hygiénique de se débarrasser des morts consiste à exposer le corps du défunt sur une dalle au soleil où les vautours et les corbeaux ne tardent pas à le dévorer ; ensuite, les os sont broyés, recueillis dans un récipient et brûlés. Les corbeaux rôdent partout en Inde et font un vacarme infernal.

À l’aquarium, j’ai vu un ange du Ceylan (Sri Lanka) d’une dizaine de pouces de long et un poisson dinde avec des plumes ! Le musée du Prince de Galles comprend une section archéologique où sont exposées de nombreuses et intéressantes pièces provenant des fouilles effectuées dans la vallée de l’Indus. Il y a aussi des sections spéciales pour les objets en provenance du Tibet et du Népal. Je visite ensuite la maison que Gandhi occupa de 1911 à 1934 où je m’attarde à lire une partir de ses écrits, puis je me promène dans les jardins suspendus. Ce soir, je dîne au restaurant Alibaba où un petit orchestre apporte sa contribution et, pour la première fois, je réalise que les Indiens ont un sens du rythme très développé. Il y a là un batteur remarquable et même tout à fait exceptionnel. Je retourne me balader sur les collines de Comballi et de Malabar sur lesquelles s’éparpillent de jolies villas. De là, la ville prend un aspect féerique le soir.

Jain Temple Bombay

Jain Temple Bombay

Victoria Sation

À Bombay, les marchés sont abondants et bon marché; on trouve du cuir, des chemises et des saris de mousseline, de voile de coton ou de soie à très bon compte. Il y a pour hommes, des cravates et des vestons de soie de couleurs chatoyantes, extrêmement jolis, bien faits et fort élégants. On achète les pierres précieuses et semi-précieuses au poids, tout en tenant compte de la perfection de la pierre et de la qualité de la taille. On découvre l’ampleur de certains problèmes en passant à la blanchisserie ; c’est un grand espace découvert où sont alignés des centaines de lavoirs où autant d’hommes s’acharnent à laver, savonner, blanchir, rincer et essorer des montagnes de linge ; puis l’étendent ensuite à plat dans les champs environnants. C’est là un procédé fort sommaire dans un pays avancé en technologie et en électronique et qui regorge d’excellents physiciens ; d’autre part, on doit tenir compte de la rareté de l’eau. Il n’a pas plu depuis trois ans au Maharashtra et la situation est maintenant critique ; je revois ce pauvre homme, maître d’un immense espace emblavé, parcourant son champ avec son fils, tous deux arrachaient des tiges de blé poussées à moitié et séchées sur place et ils les égrenaient dans un mouvement de désespoir.

Dans le Maharastra comme ailleurs en Inde et peut-être plus qu’ailleurs, il y a quantité de grottes creusées à même le roc à une époque où les indiens ignoraient encore les règles du génie et trouvaient plus simple de creuser leurs monuments directement dans la montagne que de les édifier. Cette lacune a néanmoins laissé des monuments d’une beauté remarquable. Les grottes d’ Ellora avec leur prodigieux temple de Kailasa, excavé à partir d’un seul bloc de rocher et minutieusement sculpté autant à l’intérieur qu’à l’extérieur ; les grottes d’Elephanta colossalement sculptées ; les colonnes et les dieux y atteignent 20 pieds de haut et c’est ici qu’on voit le dieu Shiva mi-homme, mi-femme, symbolisant l’unité divine en laquelle toute contradiction se résout ; et les grottes d’Ajanta qui s’étendent sur une distance de cinq cents mètres et dont quelques-unes datent de 2000 ans. Les colonnes, les murs et les plafonds de ces dernières sont ornés de fresques et de décors raffinés. On ne rencontre nulle part ailleurs, dit-on, une combinaison aussi harmonieuse de l’architecture, de la peinture et de la sculpture.

Entrée des grottes Elephanta

Grotte d’Ellora

En traversant le port de Bombay pour gagner l’île d’Élephanta, ce ne sont pas 20 bateaux, mais cent qui mouillaient dans ce port chaud et brumeux constamment sillonné par les felouques qui naviguent à voile. Le gréement consiste en deux mâts et trois voiles qu’ils placent debout ou en travers ; une cabine de chaume occupe la partie arrière du bateau qui doit mesurer dans les 60 ou 70 pieds de long.

Au large, il y a plusieurs navires de guerre de la marine indienne à l’ancre et sur une île, le vieux fort puissamment armé. On a aménagé un port spécial, pour recevoir les pétroliers ; j’y remarque ceux d’Indian Oil et de la British Products. Du large, on aperçoit l’emplacement d’un des trois réacteurs atomiques donnés par le Canada (A.C.D.I.) selon son programme de coopération au plan Colombo. Ils doivent être utilisés à des fins pacifiques. L’île, située à mi-chemin entre la terre ferme et la presqu’île de Bombay porte le Trimourti haut de 6 mètres et taillé dans un seul rocher. Il représente les trois visages de Shiva : au centre, l’Absolu, immobile, massif, éternel ; la face gauche représente l’aspect mâle, farouche ; la face droite, l’aspect féminin. Avant d’accoster, on traverse une forêt à demi noyée par la marée qui doit bien atteindre une quinzaine de pieds et dénude, à sa hauteur, les branches des arbres de cette surprenante forêt. Les arbres mesurent une trentaine de pieds et les branches du haut portent des feuilles vertes et bleues. Elles sont très denses. On me dit que ce sont des mangroves.

En remettant le pied à terre à Bombay, je rentre dans l’océan du bruit. Les corbeaux croassent à longueur de journée et les indiens sont affreusement bruyants. Ils crient continuellement et le bruit d’un réacté n’est rien en comparaison de cette cohue ; lui, au moins il passe. À la gare, hier, je pensais en perdre connaissance. Il y avait des milliers de personnes entassées les unes sur les autres ; les unes couchées, les autres accroupies sur leurs talons et toutes parlaient et criaient,… quel tintamarre ! Partout où la population est très dense, une photo des gens, sans le bruit, est une image bien faible de la réalité.

Dans Bombay, ni vaches sacrées, ni chèvres, ni chiens errants, ni éléphants, ni chameaux dans les rues. C’est la seule ville de l’Inde où on ne voit que des autobus, des bicyclettes et des voitures privées. Pour toutes ces différences, Bombay reste pour moi la porte de l’Inde ; elle ne reflète pas l’intérieur, elle en est l’antichambre. Aujourd’hui, j’ai fait de vains efforts pour quitter Bombay par avion. Rien à faire encore cette fois avant 22 jours ! Je me rends à la gare d’autobus malgré mes bonnes résolutions de ne plus voyager par ce moyen de transport peu confortable mais qui me conduirait exactement où je veux aller en m’évitant les innombrables détours à parcourir par train et plusieurs correspondances. À la gare, il y a douze guichets. Je fais la queue quelques minutes en pendant à autre chose pour réaliser tout à coup que j’occupe la soixante sixième place dans la file ! J’y renonce et je décide de descendre vers Mysore et le Kerala avant qu’il y fasse trop chaud. Et vive le train et son confort !

Je craignais beaucoup le choc de Bombay ; or c’est la ville la moins misérable que j’aie vue en Inde à date. Les gens y travaillent. Bien sûr il y a des pauvres, mais compte tenu des 6,000,000 d’habitants, c’est bien mieux qu’ailleurs. Ici, les hommes portent la dhoti mais surtout le pyjama de coton blanc. J’ai vu en Inde des fêtes magnifiques, des danses merveilleuses et des monuments que nous, occidentaux, n’aurions pu concevoir. C’est comme un conte des mille et une nuits. L’Inde aux richesses infinies rutile sous une population d’hères et de mendiants : ¨ les diamants chez nous sont innombrables, les perles dans nos mers incalculables…¨ C’est dimanche, je décide de prendre une vrai journée de repos à cet hôtel de rêve ; je déjeune à la salle de bal où l’on prépare chaque dimanche un buffet qui comprend des plats pour les végétariens et d’autres pour les non végétariens, je prends le café au jardin et je me baigne tout l’après-midi après quoi je monte dans le rapide et, en route pour Bengalore, capitale de l’état de Mysore.

Cette nuit je n’ai pu obtenir de literie et il fait froid. Au matin, nous traversons une plaine plus riche que dans le nord. On y cultive du blé et à certains endroits, la récolte est déjà faite. Il y a des dattiers, des noyers et d’autres arbres fruitiers. Les champs cultivés sont toujours nivelés de sorte que les montagnes de l’ouest que l’on aperçoit de loin paraissent comme des objets placés sur une table. À midi, le thermomètre doit marquer 100° F à l’ombre et j’ai eu si froid cette nuit ! À mesure que je descends vers le sud, la culture est plus belle. On voit maintenant outre le blé, du riz du coton, du tabac, du bambou, des fruits et des noix.

FORÊT DE BAMBOU

Ici, on prend soin des animaux qu’on amène boire à l’abreuvoir. Le niveau de l’eau est bas et les rivières sont presqu’à sec. Nous roulons tout l’après-midi dans une plaine fertile entre deux chaînes de montagnes pelées et nues, d’une couleur de pierre ocre et de formes des plus variées. Le soleil se couche à 18hres 30 derrière les ghâts de l’ouest. On m’apporte ma nourriture sur plateau, dans mon compartiment. Deux petits déjeuners, un déjeuner et un dîner m’ont coûté moins d’un dollar et cette nuit, j’ai ma literie pour 40 cents, c’est un prix fixe. Si j’ajoute à cela qu’en classe climatisée ou de première on ne paie pas le lit, mais qu’il est compris dans le coût du billet, on comprendra que cela compense pour mon séjour au Taj Mahal. Tous comptes faits, ma moyenne est meilleure ! Arrivée à 6 heures à Bengalore, j’ai tout juste le temps de sauter dans le train en partance pour Mysore. La femme qui me fait face dans le compartiment porte des bagues à tous les doigts de pieds. Dans le Rajasthan, les femmes portaient des anneaux aux chevilles et des diamants fixés de part et d’autre du nez.

L’état de Mysore possède quelques entreprises industrielles qui comptent parmi les plus importantes de l’Inde comme les aciéries et les fonderies de Bhadravati, une usine de construction aéronautique et une fabrique d’huile de santal. On y exploite les mines d’or de Kolar et Mysore est également un des plus importants producteurs de soie de l’Inde. Il y a aussi une usine qui fournit la force hydroélectrique. Nous sommes maintenant en pays tropical ; la forêt est dense et les palmiers poussent en rang aussi serrés que nos épinettes. J’ai vu la rivière Kaveri et les chutes de Sivasamudram (l’océan de Shiva).

La ville de Mysore est une cité jardin qui s’étend au pied de la colline de Chamundi sur laquelle s’élève, outre un temple dravidien en bois sculpté et peint rose et bleu, ce qui est assez surprenant ; un autre temple élevé au bœuf sacré, le ¨ Nandi Bull¨ qui est considéré comme un dieu. On doit enlever ses chaussures pour marcher sur la plateforme où il gît. On lui brûle de l’encens et le brahmane m’a offert des fleurs en échange d’un don en argent.

Sur la même colline, on voit la statue de pierre de Gomateshwara le colosse de Mysore. En descendant de la colline, j’ai visité le Lallit Mahal, palais entièrement construit en marbre blanc. Dans l’escalier monumental d’une vingtaine de pieds de largeur, les marches sont d’une seule pièce de marbre. Les vitraux du hall, en forme d’oeils de bœuf, sont en verre dépoli joliment décorés de scènes de danse, de musique et de fêtes.

GOMATESHWARA Le colosse de Mysore

Le Lallit Mahal Mysore

Gopuram Mysore

Gopuram Mysor

Le soir de mon arrivée, le palais de Mahadajah était illuminé. Je n’ai pas su la raison de ma chance, mais on dit que le fait est rare. C’était féerique et toute la ville brillait et les trois gopurams de bois sculptés recouverts d’or situés au centre ville près du palais, ajoutaient à l’éclat des lumières.

Palais de Mahadajah – Mysore

Cet après-midi je visite Shirangapatna, ses temples, ses mosquées ; le Daulat Bagh, palais d’été Mogol, me plaît particulièrement par la délicatesse de ses peintures et l’élégance de son ornementation. Nous faisons un pèlerinage à la rivière Savi dans laquelle les indiens se lavent, puis nous nous dirigeons vers Krisnanarjsagar qui est un grand réservoir et nous nous rafraîchissons en nous promenant dans les jardins Brindaban aménagés près du barrage. Ils nous offrent leurs pelouses vertes, leurs parterres fleuris, leurs sentiers ombragés et l’éclat de leurs fontaines illuminées après le coucher du soleil.

Daulat Bagh Mysore

C’est là que je rencontre ce brahmane, ministre dans le cabinet de Madame Indira Gandhi et qui se préoccupe beaucoup de l’opinion qu’on a en Amérique du premier ministre de l’Inde.

Jardins Daulat Bagh

Un professeur en économique de l’Université d’Albany et sa femme m’invitent à dîner à leur table. J’en suis ravie car je n’aime pas manger seule. Lui, est en congé sabbatique et profitant des tarifs spéciaux récemment consentis par les compagnies aériennes européennes sur les vols Amérique – Inde, ils sont venus avec leur quatre enfants qui ont délaissé l’université jusqu’au prochain semestre. Madame parle français, cela m’intrigue car elle n’a l’accent ni de France, ni du Québec. Elle m’explique qui porte le nom de Brûlé est venue en Nouvelle-France avec Champlain et s’est fixée sur la rive sud du Lac Supérieur devenue territoire des Etats-Unis. Elle ajoute qu’on y parle toujours français.

J’ai demandé qu’on m’apporte le thé (bed tea) à 4 heures et le petit déjeuner à 5 heures car je dois partir très tôt pour Hasan qui est à 4 heures de train. Je rentrerai le même jour, mais certainement trop tard pour déguster le thé sur la terrasse de l’hôtel si agréablement ombragée de bougainvilliers en fleur. En revoyant en pensée les trois magnifiques gopurams en bois sculpté à dôme recouvert d’or de l’entrée du Fort au centre ville, je m’attarde à réfléchir sur les destinées des peuples… pendant que Colomb cherchait la route des Indes par l’ouest, que Cortes allait à la conquête du Mexique, que le règne et la gloire de Byzance s’éteignait et que la Renaissance apportait un souffle nouveau à l’Europe, les Indiens édifiaient paisiblement et religieusement des Temples à leurs Dieux et ne se doutaient pas qu’au siècle suivant les Maharajahs construiraient à leur tour, sur le même territoire, des palais à la mesure de leur richesse et de leur puissance !

Arrivée à Hasan vers midi, je suis très désappointée de ne trouver à la gare que des tongas. Les tongas sont des charrettes tirées par des chevaux et Belur est à 35 kilomètres. Je traverse toute la petite ville dans cet équipage et me rends à la gare des autobus. J’apprends qu’il y a un taxi dans la localité et je réussis, après bien des démarches, à le louer. Nous convenons d’un prix ; il arrête pour prendre de l’essence et m’ordonne de payer le pompiste, ce que je fais, n’ayant pas le choix.

Néanmoins, au retour, il exigera le montant total de notre entente ! Le médecin Suisse m’avait prévenu que les gens du Sud différaient, dans leurs manières, des Indiens du Nord. Mais j’en verrai bien d’autres.

Temple Kedareswara Halebid

Je visite d’abord Halebid située à 16 kilomètres de Belur et, où s’élèvent les temples Kedareswara et Hoysaleswara. Ce dernier, demeure inachevé est le reflet d’une imagination débordante ; en pierre abondamment sculptée, le moindre détail de chaque ornement est différent. L’habileté du sculpteur et la perfection de sa technique atteignent ici un sommet. Le grand temple central, dédié à Shiva, date de 1120. Il est flanqué de deux temples plus petits abritant chacun un énorme boeuf de pierre. Toute la force d’une croyance et la chaleur des sentiments humains sont exprimées sur ces murs.

Temple Hoysaleswara Halebid

Temple Hoysaleswara Halebid

Temple Chenna Kesava Belur

Le temple Chenna Kesava de Belur, construit en 1117 est un spécimen exquis de l’art Hoysala. La sculpture y est moins importante qu’à Halebid, mais la conception en est plus libre et le gopuram très haut est impressionnant. Les portes mobiles sont aussi en pierre sculptée. À l’intérieur de l’immense enceinte outre le pilier de fer, et le Temple central, on y trouve la piscine et trois temples tous différents les uns des autres et remarquables ou par les détails ou par les merveilleuses colonnes rondes à entablement carré, qui en font une réalisation architecturale particulièrement intéressante. Le Temple central abrite les dieux Shiva, Brahma et Vishnu. On y voit un siège ovale formé de deux serpents d’or enlacés, s’élevant en un dais d’où émergent 7 dragons à langue de feu émaillée rouge. C’est un fauteuil de parade, élément de l’Inde toujours merveilleuse !

Entre l’hôtel et la gare, il y a un très grand champ où vit une partie de la population. Quelques-uns possèdent une misérable tente, les autres couchent à la belle étoile et toute la nuit un membre de chaque famille entretient un petit feu qui répand une odeur d’encens.

Je descends plus au sud, vers le Kerala et je constate que la terre est de plus en plus fertile, que la campagne est plus propre et que la région est de plus en plus prospère. Les rivières ne sont pas encore à sec et il y reste probablement assez d’eau pour permettre d’attendre sans trop d’inquiétude la prochaine mousson qui,si elle arrive à temps, sera le 13 juin à Mysore. Le train est aujourd’hui tiré par une locomotive diesel ; je suis à l’abri de la suie qui salit tant et colle au linge et à la peau. Je préfère néanmoins n’importe quel train à vapeur à la poussière de la route. Ici on ne voit plus de chameaux comme au Rajasthan, mais il y a toujours les vaches sacrées, les chiens errants, les chèvres, les moutons, les ânes, les écureuils, les paons et même des singes. Le tout fait partie de la vie urbaine et s’y sent aussi à l’aise que dans l’arche de Noé. On dit que les autobus sont plus confortables dans le Kerala ; j’aurai l’occasion d’en juger car j’ai l’intention de me rendre à Tekkady pour voir les animaux de la jungle dans leur habitat et il n’y a pas d’autre moyen de transport.

Plantation de thé Tekkady

J’ai eu d’autres difficultés avec un taxi qui après m’avoir pris en charge a dû se rendre au garage pour une réparation de moteur. Le chauffeur voulait que je l’attende le temps de faire faire la réparation et faire la course ensuite. Il va sans dire que cela ne me convenait guère. J’ai essayé de louer un autre taxi, mais personne n’a consenti à ce qui leur paraissait enlever la place de celui qui, normalement aurait dû bénéficier de la course. J’ai dû parcourir à pied plusieurs coins de rue avant de trouver une autre voiture.

Bengalore est une grande ville couverte d’immeubles importants. J’ai déjeuné au Qwality restaurant du Brigade Road et j’ai ensuite parcouru à pied, une partie du Mahatma Gandhi Road. L’emporium de Mysore présente de belles pièces archéologiques non vues ailleurs et plus loin, au no 76, un antiquaire propose aux clients des ivoires, des bois et des bronzes fameux. Toutefois, les prix sont trois fois plus élevés qu’à Bombay pour les articles courants :sandales, chemises, sacs de cuir, saris, etc.

Je monte sur l’Express Island en direction de Cochin où je dois arriver à 11hres30 demain. Le train traverse les Ghâts de l’ouest et nous traversons une région particulièrement luxuriante. Les palmiers forment ici une forêt dense. On voit de grands troupeaux de buffles. On plante le riz dans le lit des rivières dont on nivelle une parcelle ; et on agrandit la rizière à mesure que le niveau d’eau baisse. J’ai vu des plantations de riz s’étendant d’une berge à l’autre des rivières asséchées et qui ne se distinguaient des champs ordinaires que par la barque échouée au centre. Le train passe près des industries de transformation du bois de bambou en billes, en lattes, en poteaux, etc. Chaque arbre des forêts que nous traversons maintenant porte son fruit : dattes, figues, noix de Grenoble, cachous et autres ; oranges, bananes, c’est la vallée de l’abondance. Il y a du tabac, du thé, du café et des épices. Sur la côte de Malabar, nous longeons la mer d’Oman jusqu’à la ville de Cochin bâtie comme Bombay, sur un archipel.

Café

Vanille

Clou de girofle

J’obtiens une chambre (le verbe obtenir, en Inde, quand il s’agit d’une chambre dans un hôtel de première classe, réfère au résultat d’un travail laborieux) à l’hôtel Malabar sur l’île de Wellington où mon séjour sera un moment de paradis. Des jardins de l’hôtel situé en front de mer, on aperçoit les grands navires marchands qui entrent et sortent du port ou qui mouillent dans la baie ; les catamarans, ces gracieuses embarcations creusées à même les troncs d’arbres sillonnent, à voile, la mer en tous sens. Ils naviguent aussi dans les eaux intérieures (backwaters) depuis Kottayam et Allepy, apportant aux vaisseaux de la mer leur précieuse cargaison de fruits, de thé et d’épices.

Il fait un temps magnifique, une chaleur agréable et un soleil brûlant. Je fais une promenade sur l’île de Wellington et dans toute la largeur de l’île il y a de jolies maisons dont quelques-unes, à ma grande surprise, sont fraîchement repeintes. En effet,jusqu’ici, tout ce que j’ai vu en Inde n’était pas de nature à me laisser croire qu’il y eût de la peinture dans ce pays. Les jardins et les parcs sont parfaitement entretenus et partout les arbustes y sont taillés en forme d’animaux : âne, éléphant, lion ou singe ; ou bien en forme d’oiseau dont le paon est le préféré. Puis, j’ai embarqué sur une des vedettes qui assurent la liaison entre les différentes îles et abordé sur l’île de Cochin où je voulais voir la synagogue et le cimetière d’une colonie juive établie là il y a deux mille ans. J’ai visité aussi le palais hollandais bâti par les portugais en 1554 et dont les fresques, d’inspiration indienne, sont plus que défraîchies. Le guide insiste pour me donner tous les détails historiques relatifs aux palanquins, howdahs et carosses tous recouverts de brocards d’époque ; mais le seul détail vraiment intéressant, ce sont les plafonds à caissons construits en bois de teck de Polynésie qui réfèrent à une autre page d’histoire et me font penser que la richesse actuelle des pays est inversement proportionnelle à l’importance de leur empire colonial disparu.

Filets de pêche chinois Cochin

Pêcheurs sur la plage Cochin

Pêcheurs Cochin

Quel beau coucher de soleil ! Cochin

Je retourne au port pour remonter sur la vedette et je passe par des rues où des sacs de jute contenants chacun une cinquantaine de kilos d’épices, sont empilés à dix de haut sur toute la longueur. Ça sent bon la cannelle et le clou de girofle ! Le coût du transport ? Environ un cent ! À l’arrivée, une française s’adresse à moi pour obtenir un renseignement et nous entrons en conversation. Son mari, qui l’accompagne est canadien ; ils sont de Québec et monsieur travaille au ministère de l’Éducation du Québec ; bien plus, nous avons des amis communs. Comme nous voyageons en sens contraire, je leur demande des informations sur Calcutta et Madras. Mon impression est qu’ils n’ont pas beaucoup lu sur l’Inde, qu’ils sont en vacances là plutôt qu’ailleurs et qu’ils vont de villes en plages. J’espère me tromper. Je continue ma marche jusqu’à l’hôtel et je me rends compte que je ne suis pas à la hauteur. En effet, les brahmanes, qui sont des gens dignes, se promènent ici à l’ombre d’un grand parapluie noir. Il semble que ce soit là le sommet de l’élégance ! C’est aussi la sagesse même sous un soleil ardent. Je rentre à l’hôtel où je savoure un excellent tournedo au son de l’orchestre qui égaie toujours les repas dans les grands hôtels de l’Inde et j’apprécie ma chance de trouver, pour la seconde fois seulement, de la viande de bœuf au menu.

Pour les Hindous, cet animal est sacré. On ne l’abat pas. Comme tous les clients de l’hôtel, je passe l’après-midi à la piscine et au jardin fleuri de toutes les couleurs sauf bleu. Les oiseaux tropicaux, et les corbeaux, abondent et font un tintamarre qui s’éteint avec le coucher sur soleil sur la mer d’Arabie… Ce soir, j’ai longuement conversé avec un russe qui habite l’Inde depuis dix ans. Un autre qui n’aime pas l’Inde du sud. Il affirme que les gens y sont paresseux et insolents ; qu’ils ne font que deux récoltes par année alors que les gens du nord, malgré le froid et la pauvreté de la terre, réussissent à récolter trois et même quatre fois par an comme au Punjab. Comme il est originaire de Sibérie, je l’ai fait parler de son pays natal et en ai tiré des renseignements précieux pour moi qui connaissais très peu ce pays.

Aujourd’hui, je fais le voyage de Tekkady. J’ai pu réserver une place dans l’autobus, mais un voyage de huit heures dans ce véhicule brinqueballant, sur des routes cahoteuses, et conduit par un chauffeur casse-cou, prend vite la tournure d’une équipée éreintante. Les paysages sont variés. Dans le district de Cochin-Kottayam où le trafic se fait sur l’eau, les maisons, couvertes de feuilles de palmiers, sont enfouies sous une riche végétation de cocotiers et de bananiers. La région est bordée par les Ghâts occidentales pelées, rocheuses et dénudées. Le contraste entre le vert profond des forêts et le rouge chaud de la terre est saisissant tandis que les jardins dégagent des parfums épicés. Je traverse une belle région montagneuse sillonnée de vallées profondes où coulent des torrents écumants sur des lits parsemée de rochers. On dit des collines couvertes d’une jungle épaisse, aux arbres chargés de lianes et d’orchidées éclatantes, qu’elles sont habitées par les éléphants sauvages, les bisons, les tigres, les ours, les panthères noires et les sangliers. Sur les hautes montagnes du Nilgiris, à plus de 3600 pieds, on cultive le thé dont les arbustes, les feuilles et les fleurs sont d’une délicatesse aussi exquise que la saveur. Outre les fruits déjà mentionnés, on trouve ici des ananas, des noix de coco, mais surtout des bananes.

La réserve de gibier du Periyar se trouve dans une région d’une sauvage beauté. Je me joins à 4 ou 5 touristes et nous louons une embarcation pour gagner le milieu du lac et attendons le crépuscule. C’est le moment du jour où les animaux descendent boire au lac. Nous apercevons en effet trois troupeaux de bisons, quelques singes noirs, plusieurs troupeaux de buffles qui viennent se baigner et prendre leurs ébats tout près de nous. Beaucoup plus loin, une famille d’éléphants : papa, maman éléphants, énormes, suivis de leurs trois petits, prennent tranquillement leur souper, puis disparaissent dans la forêt dense.

Je loge aux Aranys Niwas, auberge tenue par le ITDC qui offre des chambres confortables à 15 roupies par jour, mais la toilette et l’évier sont en commun et il n’y a pas de douche. Je mange le repas indien : puri et riz au cari ; mais le problème de l’eau potable se pose de façon brutale ; après vingt-quatre heures sans boire, je rejoins le chef dans sa cuisine et je réussis après bien des pourparlers, à me faire faire une tasse de thé. Même si je lui offre de le payer, cet homme ne comprend pas pourquoi je désire de l’eau bouillie ; cependant que nous nous mettons d’accord pour le thé. Je rencontre deux jeunes français qui sont venus de Paris en Inde en autobus par l’Europe, la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan et, comme Alexandre, la passe du Kaiber. Le voyage leur a pris 32 jours en hiver. Je sors ma bouteille de Courvoisier en leur honneur et pour mon plaisir. Nous fêtons cette soirée en pleine jungle tropicale de la région sauvage de Periyar, heureux d’y avoir trouvé ce que nous étions venus y chercher.

Monsieur R.P. un géologue canadien qui a fait les assises de Manic 5 travaille en Inde depuis 1968, à un barrage aussi important sur la rivière Periyar. Sa femme et son fils cadet l’accompagnent et nous parlons longuement des conditions de vie dans ce pays. Il dit qu’eux sont arrivés ici avec tout le matériel nécessaire à leur établissement. Ils sont cinq qui ont tous travaillé à Manic. Ils se sont bâti des maisons du type canadien, aménagées comme chez nous. Le grand problème du barrage à construire est l’effet désastreux de la mousson qui apporte une précipitation de 200 pouces d’eau dont 43 pouces en un jour l’année dernière. Ceci les oblige à prévoir des canaux d’évacuation qui sont aussi longs à bâtir que le barrage lui-même. Il aime son travail et l’expérience de la vie en Inde, même si les conditions de vie ici et la difficulté de faire éduquer ses enfants de façon à leur conserver un lien avec le monde occidental où ils devront s’intégrer dans un an ou deux, est à la base de ses soucis.

La population du sud est différente de celle du nord en Inde. Ce ne sont pas les mêmes races ; ici, il y a un mélange de négroïde et rien d’aryen. Néanmoins, on les dit querelleurs et communistes. Ils se battent dans les rues à coups de revolver. Ils sont plus instruits et politisés que les gens du nord ; plus riches aussi et plus insolents. Les employés de port, qui sont actuellement en grève, font une réunion syndicale sur la place. J’y suis allée. Ils revendiquent, comme chez nous, de meilleures conditions de travail, des salaires plus élevés et demandent qu’on reconnaisse le droit à l’ancienneté. Comme chez nous, les cars de policiers sont sur place et ces derniers sont armés de revolvers, de mitraillettes et de longs couteaux qui m’apparaissent plutôt menaçants… et inquiétants…

À Cochin, il y a une bourse des huiles et des épices. Les journaux donnent les prix, à la fermeture, du menthol, du camphre, du clou, du cassis, du bétel, du poivre noir, moulu ou pas, de l’huile de noix de coco, du coton, du copra, du sucre, des noix moulues de différentes qualités, de l’huile de ricin et de Kardi, du gingembre et autres. Cela présente pour moi un intérêt nouveau.

Sur le rapide Bengalore Trivandrum, j’ai eu une longue conversation avec un professeur de sciences politiques de l’université de Coimbatore (état de Madras). Il a étudié à l’université Columbia de New York il y a de cela trente-cinq ans. Pendant ses vacances d’été, la première année, il a parcouru toute la Virginie, à pied ; l’année suivante, il a fait, à pied toujours, le voyage aller-retour à Montréal. Il dit que les

américains de cette époque ne pensaient à rien : la socialisation, la politique ne les intéressaient pas et la philosophie de la vie était le dernier de leurs soucis. Il ajoute que deux choses les préoccupaient alors : un, le sexe ; et deux, l’argent, point. Il y a avait là un jeune homme qui avait étudié trois ans à l’université de Fribourg, Allemagne. Il rapporte ce que nous savons déjà ; que les allemands sont maintenant très à l’aise ; automobiles, technologie avancée, etc… Son opinion est qu’ils vivent trop vite et qu’ils gaspillent leur vie pour la technologie. Les deux préfèrent leur Inde natale. J’arrive à Trivandrum le 14 février. Les banques sont fermées à cause de la dévaluation du dollar américain ; on consent à me changer de l’argent à l’hôtel, mais à 30% plus cher. Comme j’ai confiance en ma monnaie plus qu’aux roupies, je change juste ce qu’il faut pour payer ma chambre et ma nourriture pour un jour.

J’ai eu raison d’attendre. Le lendemain, à la First National Bank on ne me prend que 5% et il en sera ainsi jusqu’à la fin de mon voyage. À Bombay, il faisait chaud, à Trivandrum, c’est brûlant (hot). La radio donne la température :107.6°F, à l’ombre. Je me rends à Kovalum beach et me baigne deux heures dans la mer d’Arabie aux longues vagues douces et souples qui meurent sans bruit sur une plage de gros sable rouge. Le centre hôtelier de Kovalum beach est exploité par le ITDC, lequel nous exploite à son tour. L’accommodation est très mauvaise ; pas de vue sur la mer, pas de jardin, pas de fauteuils de plage, pas de musique. Les bungalows sont bâtis en béton de sorte qu’on y étouffe ; le système de climatisation et le bassin pour se laver sont dans le salon, ce qui d’ailleurs n’a aucune importance, car il n’y a pas d’eau. La pompe à eau est brisée et la piscine est vide. Tout cela en moins et on me charge 135 roupies plus 15% pour le service ; je me demande lequel ?

Au restaurant, c’est la même chose. J’ai eu la chance de me faire servir un excellent homard thermidor pour $2.00 ; mais trois jeunes garçons qui ont commandé immédiatement après moi se sont fait dire : il n’y en n’a plus. Ils ont commandé un autre poisson dont les stocks étaient aussi épuisés. Alors, ils ont demandé qu’on leur mette de la musique ; rien. L’un d’eux qui parlait fort peu l’anglais s’est levé en s’adressant au maître d’hôtel, il a dit : « No lobster, no fish, no music. no roupies ». Et, ils ont quitté les lieux.

Les gens du pays ont des mœurs différentes des nôtres. Ils s’attroupent autour de nous, désignent quelqu’un comme cible et rient de lui ouvertement. J’ai rencontré beaucoup de français. Ils étaient outrés de ce manque de civilité et ils avaient raison. J’avais l’intention de me reposer une semaine ici et de me rendre ensuite au Ceylan (Sri Lanka), mais ce peuple est inhospitalier. Je modifie mon horaire et décide de remonter vers le nord.

Au Kerala, je n’ai plus vu ces parias qui couchent partout dans les rues ou sous les portiques ; les habitants ont un toit. Leurs maisons, construites en bambou, sont bâties sur pilotis et recouvertes de feuilles de bananiers. Elles sont coquettes avec leur jardin fleuri bordé d’arbustes qui répandent des odeurs d’épices. Dans toute cette région, à la récolte des fruits, les gros surtout : noix de coco, ananas, etc., on bâtit, autour d’un palmier, une plateforme circulaire, quadripode, en bois, et on y empile les fruits, très haut, en forme de poire. Les gens vont aux champs dans des charrettes tirées par des bœufs dont on a peint les cornes de différentes couleurs : rouge, rose, etc. Au retour, les charrettes, chargées de la récolte ensachée, se suivent parfois en très longues files et la dernière, en plus de sa charge, rapporte la balance. Je traverse de nouveau les Ghâts occidentales, mais le Deccan est un pays montagneux. De belles et luxuriantes vallées, soigneusement cultivées et nivelées, alternent avec des montagnes dénudées et pelées, posées là de façon insolite, comme des chaussures sur une table. Parlant de chaussures, les miennes donnent depuis longtemps déjà, des signes de faiblesse. J’ai cherché en vain, à les remplacer. On ne vend pas de souliers pour dames, en Inde. Celles-ci vont, le plus souvent pieds nus. J’ai bien acheté des sandales mais, à marcher comme je le fais, je me salis trop pour sortir sans bas ; de plus, si je veux visiter un temple, je dois me déchausser. Or, les terrasses exposées au soleil sont brûlantes au point qu’au premier essai, à Delhi, la peau d’un de mes pieds est restée collée à la pierre, ce qui m’a causé beaucoup de souffrances et une grande difficulté à marcher pendant plusieurs jours.

Temple Meenakshi Madurai

Temple Meenakshi Madurai

Le temple Meenakshi de Madurai est le plus impressionnant des temples du type dravidien que j’aie eu l’occasion de voir. Cet immense temple, 860 pieds sur 760 pieds, est entouré de neuf tours pyramidales ou gopurams dont la plus haute s’élève à plus de 150 pieds. Les gopurams sont tous abondamment décorés et sculptés, peints de couleurs douces et enrichis d’or. À l’intérieur, on voit une vaste salle dite « salle aux mille colonnes « dans laquelle se dressent des groupes de statues sculptées dans un seul bloc de pierre. Ces statues monolithiques sont des merveilles d’habileté technique et reflètent l’imagination exubérante et les croyances des artistes qui les réalisèrent. Le sanctuaire adjacent à celui de Shiva est réputé pour ses piliers musicaux qui sont de minces fûts de pierre coiffés d’un chapiteau et d’un abaque. Si on les frappe avec un objet dur, bois ou pierre, ils rendent tous des sons différents. Le temple de Meenakshi seul vaut la visite à Madurai. Le reste de la ville ne vaudrait pas le déplacement. On y exécute cependant, à la main, des tissus qui sont célèbres et de belles sculptures sur bois.

Je remonte en train pour me rendre 154 kilomètres plus loin, à Tiruchirapalli. Son rocher fortifié qu’on repère de loin est couronné d’un temple dédié à Ganeça, divinité à tête d’éléphant et l’une des plus populaires de l’hindouisme. Comme il écarte les obstacles, on cherche à se le rendre propice avant toute entreprise. J’escalade, pieds nus, les 614 marches de pierre pour arriver à ce temple ; je suis récompensée par la belle vue qu’on a, du sommet, sur la ville, la rivière Kaveri et la campagne environnante. Sur le rocher se trouvent également excavés des voûtes au VII ième siècle, époque des rois Pallava, et qui renferment de belles sculptures. Puis, je vois le soleil, en boule de feu, descendre et disparaître à l’horizon et faire immédiatement place à la nuit comme dans tous les pays du sud où il n’y a ni nuage, ni eau, ni réfraction, éléments essentiels des couchers de soleil flamboyants des pays nordiques et de leurs crépuscules prolongés. Je me ballade ensuite en voiture dans cette petite ville riante et jolie. Au pied du « Rock Fort », on voit un réservoir d’eau avec son pavillon très élégant ; en face, la cathédrale St Georges et autour, des habitations très convenables et partout beaucoup de monde et de bruit. Partout, çà sent bon les fleurs.

J’ai un train pour Tanjore à 21heures 30 . Je descends à la gare de Tanjore vers minuit et demande à louer une chambre à la station même. Pour 6 roupies, on me loue une chambre très propre avec chambre de bain adjacente et l’éternel hélicoptère au plafond, système que je préfère de beaucoup à la climatisation, car il change l’air doucement sans qu’on y gèle. Je prends une bonne douche et après une telle journée, je m’endors du sommeil du juste. Le voyage dans cette partie du pays est très fatiguant car il faut aller, sur des trains locaux, d’étape en étape. Il est d’autre part bon marché car je dois m’adapter à la vie des indiens :leurs hôtels, leurs repas,etc. Il n’y en n’a point d’autres… et pas davantage de touristes ! J’ai cependant un grave problème d’eau. J’avais bien apporté un chauffe-eau à brancher sur le 220 mais les joints de plastique ont cédé sous l’effet de la chaleur. Le thé, le café ? L’eau a-t-elle vraiment bouilli ? Ils refusent de me servir les breuvages dans mon propre verre (propre) mais comment et dans quoi sont lavés les récipients ? Le raisin semble délicieux, mais il faudrait le laver et c’est le même problème. Je m’accommode des mandarines tant que j’en trouve et je réussis parfois à dénicher une ou deux bouteilles de liqueurs douces, mais cela ne suffit pas. Il fait très chaud. Je me décide enfin à boire le thé et le café tel qu’on me le sert dans les gares et les restaurants et je ne m’en porte pas plus mal. Voilà un grave problème réglé et le voyage sera maintenant plus facile.

Les bronzes du sud de l’Inde sont d’une beauté étale sinon supérieure aux œuvres de pierre. On utilisait le procédé dit « à cire perdue ». Le modèle de cire était enduit d’argile, puis chauffé, et la cire, en s’écoulant, laissait un moule qu’on remplissait alors de métal en fusion. Cette technique a servi à produire des statues remarquables par leur élégance, la souplesse de leurs formes et l’expression de leurs mouvements. Un des plus beaux spécimens est le Nataraj, seigneur de la danse : Shiva, entouré d’un halo de flammes, exécute sa danse de régénération cosmique dans le centre mythique de l’univers ; le démon, qu’il écrase sous ses pieds, est le symbole du mal.

La sculpture sur ivoire a été aussi largement pratiquée et on trouve les plus belles pièces dans la région et l’état de Mysore. À Tanjore, la légende veut que les dieux soient descendus sur la terre et que le grand Vishnu eut à combattre un démon nommé Tanjam. Ce dernier ayant été vaincu supplia néanmoins Vishnu d’ériger quelque chose qui porterait son nom sur la terre et Vishnu acquiesça à la demande.

Temple Brihadishwara Tanjore

Le temple Brihadishwara a été conçu et exécuté sous le règne du roi Chola I et l’on mît douze ans à en compléter la tour majestueuse, le « vimanam » qui s’élève à 190 pieds et, contrairement à tous les temples de l’Inde du sud, dépasse en hauteur le gopuram ou tour du portique. Cette haute tour située au-dessus du sanctuaire, est terminée par une coupole ronde, monolithique, flanqué de niches des quatre côtés et richement ornementée.

On dit, qu’à l’instar des constructeurs de pyramides énorme d’Égypte, cette pierre a été montée sur un plan incliné long de six kilomètres. Le gigantesque « Nandi Bull » qui garde l’entrée de l’enceinte, le second de l’Inde par sa taille, est aussi une sculpture monolithique. À l’intérieur du temple, on peut voir des fresques du type de celles d’Ajanta. Dommage qu’on ne ravale pas ce monument, on a peine à y voir les détails. La bibliothèque Saraswati renferme une collection de manuscrits et de feuilles gravées. La ville contient quelques édifices importants : banques, compagnies d’assurances, emporium et bureaux du gouvernement. Tanjore, bien connue pour ses soies, ses tapis, sa joaillerie et pour ses « veena », le plus ancien et plus mélodieux instrument à corde de l’Inde, est aussi fameuse par ses plats, ses plateaux et ses vases de laiton ou de cuivre incrustés d’argent.

J’ai entendu parler par les jeunes d’Amérique d’une ville nommée Auroville, d’un type différent de tout ce qui existe déjà ; une ville où on mène une vie communautaire ; une ville de l’avenir. Cependant, personne ne sait où est située cette merveille. Les uns me disent, dans le Nord, près d’Amritsar, les officiers du bureau d’Air India à Toronto m’ont dit,près de Goa. Par quelqu’un qui en arrive, j’apprends qu’Auroville est à Pondichéry, cet ancien comptoir français dont l’accès est difficile et exige plusieurs correspondances sur des trains de nuit. Pondichéry est une belle ville comme les français savent bâtir. De larges avenues aux noms français, des trottoirs, ce qui est rare en Inde, de belles maisons entourées de jardins et de murs qui en protègent l’intimité. Le tout est assez délabré, mais on voit un renouveau et quelques maisons ont été fraîchement repeintes, probablement l’œuvre des disciples d’Aurobindo qui possèdent actuellement 400 maisons dans Pondichéry même. Ces maisons servent de résidences, de cliniques, d’hôpitaux, d’industries : boulangerie, papeterie, imprimerie, etc, de petits centres de commerce, d’hôtellerie, de bureaux, d’écoles élémentaires et secondaires où l’enseignement du français est obligatoire.

Pondichéry

Auroville

Je me rends à l’ashram d’Aurobindo. On m’explique la théorie de l’ashram qui consiste à croire que l’homme est actuellement dans un état de transition ; qu’il peut développer une plus grande intelligence et devenir super homme : l’humanité n’est pas le dernier échelon de la création terrestre. L’évolution continue et l’homme sera dépassé. À chacun de savoir s’il veut participer à l’avènement de cette espèce nouvelle. Pour ceux qui sont satisfaits du monde tel qu’il est, Auroville n’a évidemment pas sa raison d’être. Et voici la théorie ; la pierre est inerte ; les végétaux sont inconscients ; les animaux sont guidés par l’instinct ; l’homme possède l’esprit qui est susceptible de se détacher de tout et de se sublimer pour n’avoir que des vues supra naturelles. Le directeur qui m’a gentiment reçu et qui ne parle qu’anglais m’explique que c’est une théorie dans le style Thaillard de Chardin, mais en mieux. Il y a actuellement 2700 personnes qui vivent à l’ashram. Ils sont de toutes les parties du monde, de toutes les parties du monde, de toutes les professions et de tous les métiers. C’est avec leur aide et l’apport financier de l’U.N.E.S.C.O. qu’on a pu organiser un centre aussi important. Chacun travaille dans sa spécialité s’il en a une ; ou bien il peut travailler à construire la ville nouvelle d’Auroville, commencées à 8 kilomètres au nord-ouest de Pondichéry, et à 4 kilomètres du golfe de Bengale sur la côte du Coromandel. Les architectes en ont à peu près terminé les plans. On y trouvera cinq zones distinctes : Le Matrimandir qui comprendra les monuments de l’unité, le monument de la méditation etc. et les jardins ; la zone culturelle groupera les cinémas, instituts, bibliothèques, musées, facultés, studios, auditorium, observatoires, terrains et salles de sport, piscine, stade olympique, campus, faculté de médecine, hôpitaux et enfin les studios de radio et de télévision.

La zone industrielle sera couverte par les bureaux administratifs, ceux des assemblées techniques, des centres pour l’artisanat, des laboratoires, des petites et moyennes industries.

La zone internationale comprendra : une chambre des congrès, des pavillons internationaux, les Bharat Nivas, les hôtels, les restaurants, un musée mondial, un zoo et un jardin botanique.

La zone résidentielle sera réservée aux habitations collectives, petits commerces, places, supermarchés et aux habitations individuelles.

Actuellement, seuls les ouvriers qui travaillent à la construction d’Auroville peuvent y demeurer car il y a une cité ouvrière. Tous les gens peuvent travailler à l’Ashram où ils sont logés gratuitement. Ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas travailler paient 6 roupies par jour pour leur chambre et pension. On y voit beaucoup de jeunes américains.

J’ai visité la future ville d’Auroville. Actuellement, il y a très peu de choses finies ; une école, un pavillon des sciences en forme de trois minuscules pyramides, quelques maisons. On achève le Matrimandir en forme de lotus au centre d’un amphithéâtre et il sera entouré de 12 jardins, signe de l’unité dans la Divinité. On a assis les bases de ce qui sera le monument à la méditation. Cependant, si j’en juge par l’équipement, Auroville sera plutôt la ville du 22ième siècle que celle du 21ième siècle ! À cet immense dôme de la méditation, environ 200 personnes, tous indiens, s’affairaient ; cependant, il y semblait y avoir une dizaine de marteaux, quelques truelles et quelques brouettes seulement, et on le construit en béton. Les uns transportaient les matériaux, les autres attendaient probablement le moment de se rendre utiles…

J’ai visité la laiterie déjà en opération avec une dizaine de vaches ; on prévoit en garder une centaine. On m’a offert le thé dans une pièce qui sert de restaurant aux travailleurs. On y traite l’eau chimiquement et il n’y a pas à craindre de maladies à l’ashram.

L’auditorium, centre des arts, de la musique et de la danse est commencé ainsi que le restaurant, la clinique, une école de sanscrit et une bibliothèque. Quelques habitations sont terminées. De tout ce qui est commencé, je n’ai rien vu dont l’architecture soit d’avant-garde ou originale ; rien qui dépasse l’Expo 67 par l’imagination ou la nouveauté des matériaux… mais cela n’est pas fini. Attendons pour juger.

Et voici la charte d’Auroville qui doit accueillir 50,000 habitants :
1 Auroville n’appartient à personne en particulier. Auroville appartient à toute l’humanité dans son ensemble. Mais pour séjourner à Auroville, il faut être le serviteur de la conscience Divine. Auroville sera le lien de l’éducation perpétuelle, du progrès constant et d’une jeunesse qui ne vieillit point.

2 Auroville veut être le pont entre le passé et l’avenir. Profitant de toutes les découvertes extérieures et intérieures, elle veut hardiment s’élancer vers les réalisations futures.

Auroville sera le lieu des recherches matérielles et spirituelles pour donner un corps vivant à une unité humaine concrète.

Auroville, comme on le voit, est internationale et sans religion. Ceux qui voudraient se marier, par exemple, iront le faire ailleurs. D’autre part, on est enclin à se demander si la théorie d’aurobindo ne sous-tend pas une religion ? « Le Matrimandir veut être le symbole de la réponse du Divin à l’aspiration humaine vers la perfection. L’union avec le Divin se manifestant dans une unité humaine progressive. »

Sri Aurobindo était un philosophe, il a établi la théorie, mais c’est la « Mère « The Mother, qui a monté l’affaire (parce que c’en est une d’importance) et a réussi à attirer les disciples qui la révèrent. Âgée de 95 ans, elle apparaît à la foule, un peu comme le pape au balcon de St Pierre, quatre fois par année ; et les gens viennent de partout pour cette circonstance. Sa dernière apparition a eu lieu le 21 février de cette année, à l’occasion de son anniversaire de naissance. « The Mother est décédée en janvier 1974.»

Il fait chaud, peut-être 90°F. Mais l’humidité est si insupportable qu’après avoir payé ma chambre où je ne coucherai pas, je pars sur le train du soir pour Madras. Je suis absolument accablée par ce climat ; et pourtant, j’ai vu bien plus chaud à Trivandrum, ce n’était pas pareil, là-bas je me sentais bien. Ici, je suffoque ! Et sur la route de Madras, je songe à cette phrase de Saint-Exupéry dans Citadelle : « Si tu veux qu’ils se haïssent, jette-leur du grain. Mais force-les à bâtir ensemble une tour, et tu les changeras en frères. » Je crois que cela résume Auroville. Depuis la longue et difficile passe entre les ghâts de l’ouest et de l’est par Madurai, Tiruchirapalli, la terre est plate : pas une colline sur 400 kilomètres et le grand vent du golfe de Bengale soulève la poussière partout. Je me prends déjà à regretter ces beaux paysages du Kerala, la végétation luxuriante ; je revois ces rivières dont on avait, après la mousson nivelé les berges pour y planter du riz ; et à mesure que l’eau baisse, on nivelle et ensemence un nouveau lopin jusqu’à ce que le lit entier de la rivière soit recouvert de plants de riz, sauf, parfois, le centre où deux ou trois chaloupes attendent la prochaine mousson. Et tous ces grands arbres chargés de fruits, et cette verdure partout. Ici, la nature est avare. Les palmiers du Coromandel paraissent étriqués si on les compare à ceux de la côte de Malabar.

Un petit cireur de chaussures qui avait vu l’usure de souliers qui menacent depuis longtemps de me laisser, m’a offert de les réparer mais le train arrivait. Quelle ne fut pas ma surprise de le trouver assis par terre dans mon compartiment ! Il a réparé non seulement mes chaussures à la perfection, mais aussi les coins de ma valise et de mon sac qui commençaient à donner des signes extérieurs de fatigue.

J’arrive à Madras à 5hres30 un dimanche et, sachant que tous les trains et autres services de transports ne fonctionnent plus depuis trois semaines dans tout l’Andhra Pradesh par suite de grèves et de troubles politiques, je m’enquiers immédiatement des possibilités de me rendre à Calcutta ou en Orissa. Mais il me faudra retourner par Bombay et ce sera 2800 miles de plus. On me promet une place dans trois jours, ce qui fait mon affaire ; mais quand je reviens à l’heure fixée pour acheter mon billet, la réservation n’a pas été faite. Encore une fois je suis déçue par les Indian Airlines qui veulent bien me mettre sur la liste d’attente pour 22 jours ! Encore une discussion de quatre heures qui ne mène à rien et que je dois recommencer de A à Z deux jours après. Mais il y a du nouveau : le train rapide pour Delhi partira ce soir pour la première fois après vingt quatre jours d’interruption. Je saute sur l’occasion.

Aujourd’hui, impossible de faire une visite de la ville en car ; comme il fait très chaud (87.6°F. avec 75% d’humidité) je décide d’aller me baigner dans la piscine municipale qui est très très grande et fort achalandée. C’est noir de monde (sans jeu de mots). La promenade du bord de l’eau, la marina qui longe l’université, est magnifique ; puis je flâne sur les marchés. On ne peut se baigner à la mer ici, c’est infesté de requins. Aussi, quelques jours après, je me rends à Elliot Beach. Mais là, je me rends compte que le golfe de Bengale n’a pas l’attrait de la mer d’Arabie ou même de l’océan indien. Ici, la vague arrive brusquement et forme un mur de six à sept pieds qui déferle sur moi, me traîne sur la plage, puis le ressac me ramène au large et avant que j’aie pu reprendre haleine, une nouvelle vague me ramène de nouveau à terre. Quand après quelques minutes de ce jeu brutal, je réussis à gagner la terre ferme, j’ai mon compte.

Le « boy » qui m’avait loué la cabine l’avait fermée avec un cadenas beaucoup trop gros pour qu’il n’attire pas les soupçons, la cabine étant, en fait, une paillote ouverte à tous vents ; aussi à mon retour, je m’empresse de vérifier mon portefeuille dans lequel il manquait trois cent cinquante roupies. La First National City Bank m’avait remis des billets neufs le matin même et on avait pris les billets du centre de la liasse. Je dis au garçon, habituée maintenant aux gens du sud : « Tu m’as volé 350 roupies, et si tu ne me les rends pas immédiatement, j’avertis la police. C’était une chance à prendre, car lui ne savait pas qu’on m’avait prévenu que la police ne prend jamais la défense des étrangers. Il me répond : « Puisque tu as vérifié, je vais te les rendre » . Et il l’a fait, mais non sans me demander un pourboire !

San Thome cathédrale Madras

High Court Madras

Temple Kapaleswara Madras

Temple Kapaleswara Madras

Madras a conservé de nombreux vestiges de la splendeur des temps passés. On y voit de belles demeures anciennes et en cela elle diffère des autres villes de l’Inde. On y voit la cathédrale San Thome, érigée par les portugais en 1504. Le fort St George, élevé en 1640, renferme St Mary’s Church, la plus ancienne église anglicane d’Asie. J’ai vue le temple Parthasarathi de l’extérieur du mur car les non – hindous n’y sont pas admis ; ses gopurams sont dans le style de Tanjore, surmontés de coupoles et recouverts d’or. Je me suis rendue ensuite au temple Kapaleswara qui comprend deux gopurams et un pavillon sur le réservoir. Celui-ci était couvert de lotus ; les gens y lavaient leur linge qu’ils faisaient ensuite sécher sur les gradins. Après avoir déjeuné à l’hôtel Coneram où il y avait buffet dans la salle de bal, je me suis rendue à la Galerie d’arts. J’y ai vu surtout des copies. Aucun intérêt si ce n’est un bronze assez remarquable : « la mort par la faim » . J’ai réussi à trouver un taxi qui m’a ramené à la « High Court », abritée sous un magnifique palais de style Mogol construit en brique rouge et surmonté d’une dizaine de coupoles en mosaïques. La plus élevée haute de 49 mètres, mimosaïque, miprisme, constitue le phare de Madras. C’est certainement un des plus fameux phares du monde ! Cet édifice renferme aussi la faculté de droit. Madras, comprend en outre, une école de musique et de danse et le Siège mondial de la Société Théosophique. J’ai visité les marchés : Bose Road, Bazar Road, Chinese Bazar et Evening Bazar qui n’ouvre d’ailleurs que de jour. Je me suis fait laisser à Moore Market qui est un marché extraordinaire ; on y trouve des livres, des jouets, des vêtements, des chaussures, des plastiques en quantité, des perruques, des babioles de toutes sortes, des valises ; et au vieux marché, il y a la ferraille, les pièces d’automobiles, etc. On y vend des chemises de soie brute, des saris merveilleux, des cotons splendides et des chemises en voile de coton, si confortables !

J’ai fait une excursion à Kanchipurum où le jainisme, le bouddhisme et l’hindouisme ont longtemps lutté pour leur suprématie et ont laissé des temples remarquables. Les deux temples dédiés à Shiva et Vishnu, le Kailasanatha et le Vaikun-thanatha sont les plus importants. Quelques kilomètres plus loin,il y a le temple Varadarajaswami qui possède une magnifique salle avec une multitude de piliers sculptés.

Tirukalikundram possède plusieurs temples jains. On y visite un temple perché sur une montagne isolée que j’ai fait la folie d’escalader en plein soleil. J’étais épuisée et cependant, je n’ai pas eu le courage de louer un palanquin pour me faire redescendre à bras d’hommes comme l’ont fait un brahmane et son épouse.

Mahäbalipuram Madras

Mahäbalipuram offre une série de monuments en bordure de la mer. Des temples cavernes, des sculptures monolithiques datant du 7 ième et 8ième siècle et des temples monolithiques constituent un des ensembles architecturaux les plus importants du sud de l’Inde. Le sanctuaire de Mahishasura Mandapam, les Rarhas, temples sculptés en forme de chariots ; le temple de la grève et la descente du Gange ou Pénitence d’Arjuna en sont les principaux. Le taureau, le lion, l’éléphant taillés dans le granite sont impressionnants, mais la « Descente du Gange »qui date du VII° siècle reste la pièce maîtresse. Recouvrant entièrement un grand rocher isolé, le relief représente une légende indienne ; la descente sur la terre des eaux sacrées du Gange. Une faille naturelle a été utilisée pour figurer le fleuve symbolisé par des nâgas au buste humain et au corps de serpent. L’unité de la composition est soutenue par les mouvements convergents des acteurs, personnages et animaux, qui se dirigent tous vers le fleuve. À gauche, se tiennent des ascètes dont l’un médite pendant que l’autre puise de l’eau ; parmi eux se trouvent des cerfs, des biches, des tortues. À droite, s’avancent majestueusement de grands éléphants au-dessus desquels volent des génies qui, eux aussi, s’approchent du fleuve sacré. Cette sculpture monolithique d’une trentaine de mètres de long, est exceptionnellement belle et significative. Au retour, j’ai visité la réserve d’oiseaux de Vedanthangal. J’apprends aujourd’hui qu’il y a maintenant des troubles au Bengale de l’ouest et en Orissa et que les trains et tous les transports sont coupés à cause des grèves. On a démoli des gares, abîmé des trains et des français qui revenaient de Puri ont été molestés. Cela m’inquiète car je ne pourrai pas me rendre à Calcutta et Bhuvaneçvara dans de telles circonstances, je décide alors de correspondre à Itarsi vers Allahabad, une des plus anciennes villes de l’inde et important centre de pèlerinage pour les hindous. De là, je gagnerai Varanasi (Bénarès), la ville sainte. C’est un trajet de quatre jours de train ; aussi, je prends soin de télégraphier à l’hôtel Clark Shiraz qu’on me réserve une chambre.

À mon arrivée, on a nié avoir reçu le message. L’hôtel de Paris est complet et encore une fois je dois loger dans un hôtel indien d’ailleurs très confortable et à prix modique, 15 roupies avec salle d’eau adjacente à la chambre. Je mange à l’hôtel de Paris où les repas sont excellents pendant deux jours ; c’est qu’un groupe de français, voyageant en groupe organisé y logent. Le troisième jour, un groupe de japonais, réunis là pour un congrès, lui succède… adieu la boustifaille ! J’ai appris, par expérience, que les organisateurs de voyage français ont des tours bien rodés et que partout où ils sont, la nourriture est exceptionnelle. Ils sont très exigeants et les menus en portent la marque. Après avoir traversé des montagnes pendant deux jours, puis une plaine aride, sèche, où la terre est pratiquement inculte et les troupeaux très maigres, la forêt a changé. On voit maintenant un paysage d’arbres à feuilles du type nordique : ormes, chênes, épinettes. Il fait plus frais, même froid puisque je dois ressortir tous mes vêtements chauds : lainages, bas, chandails et manteau ; j’ai froid. Après plusieurs centaines de kilomètres dans une nouvelle chaîne de montagnes, boisées, celles-ci, contrairement à toutes les montagnes du Rajasthan et du Deccan, car le Madhya Pradesh que je traverse du sud au nord est un très grand état tampon central en Inde, j’arrive enfin dans la magnifique vallée du Gange.

Pendant ce voyage, une famille d’un nombre x de personnes est venue reconduire une jeune fille qui va se marier. Elle est vêtue d’un sari rouge brodé, perlé, pailleté, de bien jolis motifs, entièrement orné d’or. La jeune fille a les pieds nus peints en rouge, elle porte, à chacun de ses orteils, une bague en diamant. Ses mains s’ornent de six bagues d’or, ses bras, de 18 bracelets d’or chacun tandis que ses chevilles sont entourées de quatre guirlandes de perles. D’énormes boucles d’or pendent à ses oreilles et un superbe pendentif en or garnit son front pendant que la chaîne court dans la raie de ses cheveux jusqu’à l’arrière où l’attache disparaît. De son oreille gauche pend une guirlande de perles rattachée par un anneau d’or à sa narine gauche. Le tout appesanti par une multitude de colliers d’or 22 carats comme on en vend ici. La petite sœur porte déjà la guirlande de perles au nez.

Varanasi vient des noms des rivières Varuna au nord, et Asie au sud. Cependant, je préfère l’appeler de son nom international connu : Bénarès. Bénarès est une des villes les plus pittoresques de l’Inde. Les innombrables temples, sanctuaires et palais bâtis en amphithéâtre sur la rive gauche du Gange indiquent assez l’importance de ce fleuve dans la religion, la vie et même la mort des Hindous. Une promenade en bateau, très tôt le matin, révèle à nos yeux d’occidentaux, des rites et des habitudes qui nous sont étrangers. Au lever du jour, les Hindous viennent se baigner dans le fleuve ; ils s’y brossent les dents, lavent leur linge et boivent l’eau sans crainte des maladies. Bien au contraire, celui qui se baigne tous les jours dans le Gange ne sera jamais malade, et quand il mourra, s’il a la chance que ce soit le long de ses rives, il atteindra à la réincarnation de façon certaine. On a acheté, au bord du Gange, un hospice pour les pauvres qui veulent y venir mourir. À cette heure matinale, on voit, çà et là des bûchers flottants. Ce sont les cadavres qu’on brûle ; et la tradition veut que le fils aîné allume le bûcher du père en présence de la famille réunie qui assiste au spectacle, (vaches et chiens inclus) pieusement et respectueusement. Les énormes corbeaux se tiennent à proximité et, comme partout en Inde, attendent patiemment leur proie. Tout le long du parcours, c’est un tintamarre extraordinaire ; les cris, les rires, les chants se mêlent aux flûtes et aux accordéons. Une foule compacte monte et descend les degrés (ghâts) dans une interminable procession où chacun essaie de se frayer un passage. Sur les berges du Gange, il y a un très ancien petit temple, à moitié renversé dans le fleuve ; il semble qu’on ne fera aucun effort pour le redresser. Ici, comme partout, les indiens ne réparent rien. On remarque aussi un palais dans le style de ceux de Katmandu ; on me dit qu’il appartient au roi du Népal.

Les ghâts Bénarès

Les marches Bénarès

Bain religieux Bénarès

Temple Bénarès

Bûcher Bénarès

Bénarès

Bain le long du Gange Bénarès

Vieux quartier Bénarès

La ville même fourmille de monde et d’animaux dans un fouillis indescriptible. Aux animaux qui circulent librement dans toutes les autres villes, s’ajoutent les éléphants qui sont un tantinet encombrants, sans compter, qu’ils sont, avec la tortue, les animaux les plus lents de la Création !

Bénarès renferme de nombreux monuments. On y trouve une université Sanscrit et une université Hindoue, celle-ci d’architecture aryenne, bâtie en 1960 ; elle abrite un temple à Shiva où les étudiants qui le désirent peuvent exprimer leurs prières en musique, des instruments sont mis à leur disposition. Le temple de Barat Mata recouvre seulement une gigantesque carte en relief de l’Inde, cependant, on doit se déchausser pour y entrer. Le temple de Durga, en pierre rouge joliment sculpté se prolonge par un réservoir. Le temple de Tulsi Madei, érigé en 1964 aux frais d’un riche indien, est tout de marbre blanc ; de jolies peintures sur verre en ornent les fenêtres, en guise de verrières. Pour me rendre au temple d’or, j’ai dû sillonner, en compagnie d’un guide douteux, tout un quartier de rues miniatures, dont la largeur ne dépassait pas 4 pieds aux endroits où nulle boutique, marche, colonne, ou entrée de maison n’empiétait. Nous devions suivre les vaches qui bloquaient entièrement le passage et qu’il est interdit de presser. Le guide voulait me faire entrer à toutes les deux portes ; c’est ici chez moi ou chez ma mère, ou chez mon cousin : « Vous verrez qu’il vous recevrait très bien ». Mais, je n’étais pas d’humeur, coincée dans ce dédale auquel je ne trouvais pas d’issue, à faire des visites ; encore moins à y laisser mon argent ! Le temple, quoique non dégagé, vaut cependant la visite. Ses coupoles sont recouvertes de 20 tonnes d’or, 22 karats (c’est ce qu’on m’a dit et je le rapporte pour ce que cela vaut) mais la mesure me paraît un peu forte !

Depuis les temps immémoriaux Bénarès est partout considérée comme un centre intellectuel. L’université, fondée en 1916 continue cette tradition. On y tient actuellement un symposium national de cristallographie. La ville est populeuse, attrayante et gaie. On y vend des objets de luxe et les plus beaux saris valent jusqu’à $150. et $200. Les produits de son artisanat sont recherchés : soie, brocarts, saris et cuivres.

Me voilà dans une nouvelle trappe. Impossible d’aller du côté de Calcutta ou en Orissa qui sont aux prises avec des troubles politiques. En effet, le gouvernement de l’Orissa a engagé 100 médecins venant du Bengale de l’Ouest et le peuple ne l’entend pas de cette façon : incidents de frontière, bagarres, escarmouches, boycottage, incendies, etc. (The Indian Express). J’en ferai mon deuil… et pourtant… j’entreprends encore une fois la tournée des moyens de transports, mais inutilement. Pour les avions de la Indian Airlines, ZERO. Et voilà que sur les trains, pour la première fois, je ne puis obtenir de priorité, la ville de Bénarès étant un lieu de pèlerinage Hindou, les étrangers y sont des intrus. Après plusieurs heures de conversation pacifique à la gare avec 17 personnes différentes, préposés à la vente de billets, aux réservations, sous-chefs, chefs, directeur, sous-directeurs, super directeurs et autres, je reviens au guichet où, de 12 jours au début, mon attente se réduit à ce soir où j’aurai un lit dans un compartiment climatisé en partance pour Delhi. Cette fois, mon moral baisse.

Harassée par toutes ces difficultés, déprimée aussi par la misère de ce peuple, je crois que je suis contente de retourner à Delhi d’où je ne tarderai pas à rentrer au pays. J’aurais voulu visiter Calcutta, Bodh Gayâ, Bhubaneswar, Konarak et Puri ; et je n’ai même plus le courage de me rendre à Khajurâho, c’est compliqué ; et surtout, quand et comment en reviendrai-je ? Puis, inutile d’aller à Calcutta ; le fond de la misère, je l’ai touché à Madras.

Du train je vois des marronniers, des saules, des mangroves à larges fleurs orangées et des cormiers aussi. Beaucoup de champs sont emblavés et il y a aussi de la culture maraîchère. On fabrique du bloc de béton moulé en creux et de la brique rouge : de petites fabriques, dans les champs, à ciel ouvert ; il y a un four et une cheminée, c’est tout. Aux portes de Delhi, nous passons près d’un lac et d’une rivière dont l’eau est rouge, sang de bœuf. Les gens et les buffles s’y baignent, et on y faisait même la lessive ; c’était tout à fait dégoûtant. Nous sommes aussi passés près d’une buanderie et, à perte de vue, le linge séchait soit par terre dans les champs, soit sur des amoncellements de briques disposées à cet effet. Plus loin, c’était le coton filé et teint bleu, rouge, jaune, etc. qui séchait en écheveaux, sur des barrières de bois.

Je n’aime pas ce train climatisé. L’air y est refroidi, mais non oxygéné et les vitres des fenêtres sont scellées ; résultat : je me lève avec un affreux mal de tête, ce qui ne m’arrive à peu près jamais. De plus, il n’y a aucune communication possible avec l’extérieur, et je suis seule dans ce compartiment hermétique même au bruit et la foule et les cris me manquent. Dès que je veux descendre, trois serviteurs s’offrent à me procurer tout ce que je pourrais aller chercher sur les plateformes des gares, tant et si bien qu’à la fin, je leur dis que je veux aller respirer un peu d’air frais. Cela au moins, ils ne peuvent le faire à ma place. Cependant les trains climatisés de jour, sont conçus comme nos wagons voitures, la porte en reste souvent ouverte et ils sont très confortables.

J’ai ma chambre à l’hôtel Impérial que j’avais remarqué lors de mon premier séjour à cause de sa magnifique palmeraie de palmiers royaux d’une beauté extraordinaire, de son agréable jardin fleuri et de sa piscine car maintenant, il fait chaud. J’ai eu un désappointement car la piscine est vide, on y fait le ménage ; de plus, aujourd’hui, l’ascenseur ne fonctionne pas, mais assez heureusement, je loge au premier et n’ai toujours que 38 marches à monter. À part cela, pour $16. par jour, le service est excellent !

Je me fais conduire au marché de l’or dans la vieille Delhi, dans cette petite rue qu’on a dit être un jour la plus riche du monde, et je ne suis pas certaine qu’elle ait perdu ce titre. Au marché Chandni Chowk, c’est une petite ruelle, large de six pieds, à peine, mais le ventre bourré d’or à 22 carats, de pierres précieuses : rubis, saphirs, émeraudes, perles naturelles, pêchées, et de pierres semi-précieuses. Le tout se vend au poids et on garantit l’authenticité par écrit avec la description et le poids de chacun des éléments d’un bijou, lequel porte les poinçons de la qualité et de l’artisan qui l’a fait. J’y ai vu des femmes âgées venues avec leurs fils, choisir en cinq minutes des parures complètes :collier, boucles d’oreilles, bracelets pour les pieds et pendentif pour le front. Je ne sais si ces parures étaient offertes en cadeau à la fiancée du fils ou si celui-ci aidait sa mère à choisir ce qui pouvait être la dot de sa sœur ; car ces parures valaient des milliers de dollars. On y vendait l’or 27 roupies le gramme, à ce moment, c’est-à-dire $58. l’once. Je n’ai vu que des indiens à ce marché. Il est vrai qu’il est placé hors des circuits touristiques et difficile à trouver, mais il en vaut la peine.

De Delhi, le voyage à Agra est bien organisé par trains spéciaux qui partent très tôt le matin, communiquent avec des cars de touristes qui offrent un tour guidé de Fatehpur Sikri, le Fort rouge et Agra proprement dite, et reviennent à temps pour le train de retour qui quitte la gare vers 19 ou 20 heures, à la tombée du jour, pour rentrer à la Nouvelle Delhi vers minuit.

Fatehpur Sikri fut fondée par l’empereur Mogol Akbar, grand administrateur et habile politicien qui sut conquérir par alliance les états du Râdjpoutâna et la confiance des hindous nommant quelques-uns d’entre eux à des postes ministériels. Il désirait créer une monarchie nationale, et pour y parvenir, il abolit l’impôt spécial frappant les hindous, qui était une forme de persécution religieuse. Sous son règne, des ministres hindous eurent autorité sur une population en majorité musulmane et on dit de lui qu’il fut avant tout, un monarque indien. Fidèle à sa foi, il s’intéressa néanmoins aux différentes philosophies de son empire et s’entoura de philosophes et de savants de diverses religions,

Cette ville que l’écrivain anglais Huxley tenait pour l’une des merveilles du monde, est suprêmement belle sur le plan architectural. On pénètre dans la mosquée par une magnifique porte,le Buland Darwaza dont Fergusson a dit que c’était : « le plus beau portail de toutes les mosquées de l’Inde et peut-être du monde entier ». La porte de la Victoire a été érigée en 1601 pour commémorer la victoire d’Akbar sur l’Inde du Sud. Le Pantch Mahal, palais à cinq étages entouré d’un étang. Les salles de ce palais sont séparées par des cloisons de pierre ciselée, incrustée d’or et peinte de couleurs vives. Le pavillon de la Sultane, un édifice aux formes exquises, se reflète dans un bassin. Il est en grès rouge sculpté avec grande finesse. Des scènes sylvestres, des oiseaux et des fleurs en décorent la façade et l’intérieur. Enfin, le tombeau en marbre blanc de Salim Chishti, le saint qui avait prédit un fils à Akbar, est placé dans la grande mosquée, entouré d’un écran de pierre ajouré et sous un dais incrusté de nacre. C’est dans la cour Pachisi, dallée de grès rouge, que l’empereur jouait aux échecs, utilisant des hommes en guise de pions. Fatehpur Sikri qui fut une grande ville et abrita jusqu’à 200,000 habitants, est aujourd’hui une ville morte. Il n’y a plus d’eau. Cette ville solitaire reste cependant fort majestueuse.

Le Fort Rouge constitue un ensemble impressionnant alliant les styles hindous et musulmans. Le hall des audiences publiques, le hall aux piliers de grès rouge, le balcon de marbre serti de pierres semi-précieuses, le hall des glaces, la mosquée des perles, l’Aramgarh, dont les fenêtres sont faites de dalles de marbre translucide, sont autant de merveilles. La tour octogonale, enfin, surplombe la rivière Yamunâ, en face du Taj Mahal.

Entrée du Taj Mahal Agra

Taj Mahal Agra

Taj Mahal

Le Taj Mahal, ce magnifique monument élevé en gage d’amour et de fidélité à une épouse adorée, est taillé dans le marbre, le plus blanc et le plus pur qui soit. Des écrans de marbre travaillés à jour en fine dentelle laissent passer la lumière jusqu’au tombeau de Mumtaz Mahal à côté duquel on a ajouté, plus tard, celui de Shah Jahan, son époux dont le projet initial était de bâtir pour lui-même un mausolée semblable, en marbre noir, en face du Taj Mahal. Il n’eut pas le temps de parachever son œuvre. La façade est entièrement recouverte d’écriture et les lettres sont proportionnées à la distance de telle façon qu’elles semblent toutes de même taille. Les murs intérieurs sont couverts de délicates arabesques incrustées de pierres semi-précieuses : jaspe, onyx, cornaline, agate dont les couleurs vives forment le plus bel effet dans un style très délicat.

On dit du Taj Mahal, qu’il est de style byzantin, j’objecterai à cela que la grande coupole n’est reliée au corps du bâtiment que par des demi pendentifs et cela m’a déçue. J’ajouterai aussi, sous peine d’être mise au ban par tous les touristes adorateurs des idoles qu’on vante, que le Taj Mahal n’a pas la vie, le mouvement, le reflet de la richesse de la pensée humaine dégagé par l’Acropole d’Athènes, non plus que l’élan et l’éloquence de la Sainte Chapelle ou la grandeur tranquille du Château de Chichen Itza au Mexique. C’est un mausolée, et, peut-être à cause de ma formation et de ma ligne de pensée occidentale, je le considère comme un gisant, sans doute un splendide gisant, mais froid, inerte. Flanqué de ses quatre magnifiques minarets également de marbre blanc, les rayons du soleil couchant le font briller comme un joyau ; une pierre de lune dans un jardin de rêve. Et, ce spectacle admirable n’arrive pas à déclencher en moi l’émotion.

Je suis revenue à l’hôtel Ranjit où j’ai maintenant une très belle chambre avec vue sur la ville. Il y a beaucoup d’oiseaux à Delhi : pigeons, corbeaux, hirondelles, moineaux, vautours, etc… Quelques-uns ont un chant aimable ou un piaillement aigu mais d’autres croassent et le tout engendre un grand bruit constant, un peu agaçant à la longue et qui ne s’arrête qu’à la nuit tombée pour reprendre tôt le matin, vers six heures immédiatement après l’appel du muezzin.

Les principaux journaux que j’ai eu l’occasion de lire en Inde sont : The Indian Express, The National Herald, The Hindoustan Times et The Statesman. Dans ce dernier, en date du 28 – 2 73, on lit les informations suivantes :
L’ Inde exporte 3600 wagons de chemin de fer en Yougoslavie, 500,000 paires de chaussures en URSS et de l’équipement électronique pour une somme de 2.25 milliards de roupies aux Etats-Unis et en Europe de l’ouest.
L’ Inde fabriquera dorénavant des wagons de troisième classe à deux étages.
La politique va plutôt mal. Entre autres, on menace (décembre noir – Pakistan) d’empoisonner l’eau de Bombay et de Londres (U.K.) si les prisonniers pakistanais ne sont pas relâchés. La menace est aussi faite à la BOAC.
Les troubles ont recommencé en Andrah Pradesh.

Il y a des escarmouches entre peuples de langues différentes en Assam.
Les troubles continuent entre Orissa et le Bengale et il y a de nouveaux développements.
Dans la région de Mysore, à Patna, 19 travailleurs adeptes du parti socialiste ont été tués dans un autobus.
Dans le Gujarat, les députés de l’opposition ont quitté l’Assemblée hier parce que le gouvernement ne tient aucun compte de leur opinion.
Des ministres du Tamil Nadu sont accusés de fraudes politiques. Le gouvernement du Madhy à Pradesh a enregistré hier un vote de non confiance

Quatre étudiants et un professeur de l’université Hindoue de Bénarès ont été expulsés pour activités politiques.

Ainsi en est-il de l’Inde sous le régime de Madame Gandhi qui, d’un côté, prépare la guerre avec ses voisins de l’est, (et on n’a qu’à jeter un coup d’œil sur l’importance de l’équipement militaire pour se rendre compte que l’heure du laisser-faire est passée, et sur les nombreux et lourds équipements à pleins trains pour comprendre que ça bouge) mais bien plus, elle ne réussit pas à unir son peuple à l’intérieur du pays. Il semble que ce soit la discorde permanente entre Hindous et Musulmans et qu’on est heureux quand on réussit à obtenir une période d’apaisement de quelques mois entre ces deux groupes qui ne cessent à peu près jamais de se harceler dans l’une ou l’autre des provinces de l’Inde.

La température à Delhi est belle maintenant. Il a fait 48.06°F aujourd’hui sans vent et 23.4°F la nuit dernière. L’humidité varie entre 26 et 85%. L’air y est bon et il est agréable de marcher. J’en profite pour me rendre à pied au musée d’art moderne, tout à l’autre extrémité de la ville nouvelle. Ce musée, très beau, qu’on appelle aussi « Jaipur House » présente au public une belle collection de peintures et de sculptures indiennes. Il y a une galerie de toiles japonaises mais ce qui a particulièrement retenu mon attention, c’est la présentation d’œuvres romaines, yougoslaves et bulgares car nous n’avons pas tellement de ces œuvres groupées ainsi dans nos musées occidentaux. J’ai ensuite visité la Maison du Tibet ou rien ne m’a frappée sauf la position des hommes et des femmes sculptés en pied. En effet, ces personnages sont toujours penchés en avant parce qu’appuyés sur un seul pied, ils gardent l’autre en retrait. Ceci crée une impression étrange. Je suis enfin retournée voir la fin du jour au Larhmi Narajan Temple qui me plaît beaucoup et dont la richesse et la splendeur loin de l’écraser maintiennent son équilibre et ajoutent à la puissance la ligne architecturale. Je dîne au Ramble, ce grand restaurant en terrasse, ouvert sur la place Connaught. La place est très agréable et toujours très achalandée. Avec les galeries qui l’entourent, c’est la promenade du soir et elle est gaie et animée tard dans la nuit. Les feuilles tombent vite maintenant à Delhi. Il y a encore plein de fleurs de toutes les couleurs : orange, jaune, rose, mauve, blanc, rouge, violet mais pas bleu. Il y a beaucoup d’arbres et d’arbustes qui portent chacun des fleurs de différentes couleurs.

Il n’est pas rare de voir sur un même arbre des fleurs orange, jaune et blanches par exemple on en voit même dont chaque fleur est de deux ou trois couleurs, sauf bleu toujours. Je note ici que je n’ai ni vu ni aperçu une seule fleur bleue dans toute l’Inde et cela m’a frappée dans un pays aussi vaste, aussi pittoresque et coloré.

À la veille de quitter ce pays, je comprends que ses monuments édifiés par les maîtres artisans des temps passés, ses coutumes, ses fêtes, ses religions, sa philosophie et son art témoignent d’une des civilisations les plus anciennes et les plus riches de l’histoire de l’homme ; qu’elle offre au voyageur qui prend le temps et les moyens de l’étudier en se mêlant au peuple et en le regardant vivre (et mourir) un intérêt captivant. Doué d’un sens inné de la beauté, dont témoigne la triple flexion des corps sculptés, d’une patience infinie et riche d’une expérience séculaire, l’artisan indien produit encore des œuvres d’une rare qualité propre à réjouir le collectionneur d’art et à enthousiasmer le chasseur de souvenirs.

Au retour, l’avion d’Air France qui décolle à 4 heures avec 4 heures de retard ne nous offre que des jus de fruits jusqu’à 2 heures de Paris. C’est alors que sur un vol de 19:30 on nous offrira le « petit déjeuner » copieux tout de même. Les passagers dont quelques-uns venaient de Tokyo étaient fort mécontents et comme il y avait bon nombre de Français, je n’ai pas eu à récriminer… ils l’ont fait. J’ai fort apprécié le reste de mon chocolat noir. Nous traversons l’Himalaya couvert de neige épaisse et atterrissons à Téhéran à 7 :15 heure locale. La ville est entourée de hautes montagnes et il y fait un froid de loup. Le 847 est complet et nous sauterons l’escale de Tel-Aviv. Partout la terre semble sèche et aride, il y a très peu de verdure. Nous survolons Istanbul, Sophia, Belgrade et Zagreb que nous apercevons à peine à cause des nuages, puis nous traversons de nouveau les montagnes autrichiennes couvertes de neige et le lac de Constance, moitié eau, moitié glace. Et c’est Paris que j’aime et qui m’aime aussi puisqu’on m’y reçoit à bras ouverts ! Et je réussis à flâner dans les rues que j’aime tant, de la Sorbonne à l’Opéra, de la Concorde à l’ Étoile qui est un peu chez nous.

Demain Montréal !

Retranscription intégrale novembre 2008
Paule Tremblay (Fille de Thérèse Koenig Tremblay)

APPENDICE

La société indienne est fort variée, des peuples différents aux coutumes, langues et religions différentes essaient de cohabiter dans cet immense territoire aux climats et à la végétation différente et cela fait une mosaïque intéressante sans doute mais dont les pièces ne s’ajustent vraiment jamais.  L’Inde est et sera inévitablement un lieu de changements perpétuels, de frottements continus et inévitables.

Les castes subsistent toujours en Inde, malgré leur abolition officielle.  Les gouvernants et leurs descendants gouverneront, les financiers et leurs fils financeront, les philosophes et leurs fils philosopheront et cela pour des siècles encore!  Et le peuple continuera à mourir de faim.  Dans un tel état d’esprit, que les gens des castes supérieures et du gouvernement ne soient pas particulièrement soucieux du bien-être du peuple devient normal, puisque, de toute façon les postes de commande leurs sont réservés; c’est une chasse gardée.  L’ Inde est surpeuplée et il faut savoir que la population augmente d’un million net par mois.  Ainsi avec 552,000,000 d’habitants au début de 1973,et qui ont faim, on atteindra les 564 millions en fin d’année et ils auront faim d’avantage.

Le gouvernement a ouvert partout des bureaux de consultation pour la planification familiale, mais il semble qu’ils soient le plus souvent déserts.

Les Indiens n’ont pas de logement.  Ils vivent dans les rues sales bien qu’eux soient très propres et se lavent fort souvent par devoir religieux d’abord.  Mais, des millions parmi eux n’ont ni abri, ni gîte.  Leur lit, c’est la chaussée ou le trottoir des grandes villes.  On fait l’école aux enfants sous l’arbre, ils sont à peine ou pas vêtus et mendient leur nourriture.  On leur fait même l’école le soir, au fanal.  Il faut ajouter que seul le professeur a un livre.  En général, les Indiens ne fument pas, ou rarement et leurs cigarettes consistent en une petite feuille de tabac roulée et attachée avec un fil noir ou blanc.  Les meilleures sont les Bidi.

Le haschich  est interdit sauf dans l’Orissa et le Kerala.  Il y a souvent des fouilles aux frontières de sorte que l’interdit est respecté.  L’alcool ne se vend qu’à certains jours et, dans les hôtels, on n’en sert que dans les chambres sauf quelques exceptions pour lesquelles on doit détenir un permis d’alcool.  Il y a des jours secs.  Tout est délabré et même les monuments ne sont ni entretenus, ni restaurés.

Les installations hôtelières sont nettement insuffisantes, et cependant, le nouvel Intercontinental de Bombay qui a nom Taj Mahal est peut-être le plus bel hôtel du monde actuellement et le mieux décoré.  D’une grande richesse, il est d’un confort extrême et d’une élégance remarquable.  On se plaît aussi dans son jardin et ses salons côté port ou Porte de l’ Inde.  Air India possède des avions intercontinentaux qui font des voyages réguliers et donnent un bon service.  Cependant, il n’en n’est pas de même des Indian Airlines, lignes domestiques nettement insuffisantes à la tâche, et qui ne peuvent accepter un seul voyageur sans qu’il reste sur la liste d’attente un minimum de 22 jours d’abord.

Les autobus sont à éviter et de toute façon bondés comme les trains de la banlieue de Bombay d’où dépassent, par toutes les ouvertures, qui une tête, qui un pied et qui filent avec des passagers pendus à l’extérieur des portes et fenêtres grillagées.  Comme je l’ai dit, les trains circulent bien et sont confortables surtout en regard de l’entourage. Il y a des taxis, Ambassador ou Fiat; des triporteurs des modèles 1900 rien aux plus récents et qui sont très demandés.  Ils coûtent peu et circulent vite.  Et quand il fait chaud, quel meilleur moyen de s’éventer  Il y a des tongas, voiture du type des charrettes siciliennes, mais sans ornements.  Elles sont tirées par un cheval.  Il y a enfin les rickshaws, ces gentilles petites voitures à deux roues du type calèche, tirées par une bicyclette sauf à Calcutta où la sueur et les bras de l’homme remplacent la bicyclette.  Ce moyen de locomotion est un peu gênant au début, mais, c’est le gagne-pain de l’homme et il nous sollicite.

Il y a au moins trois races différentes en Inde. Les gens du sud, les dravidiens qui sont les premiers habitants du sol, les aryens ou indo-européens qui sont arrivés en 1500 avant J.C. et les mogols qui sont venus au 12ième siècle.  Ces peuplades parlent actuellement 812 dialectes divers et essaient de se comprendre dans la langue officielle qui est l’Hindi.

Les religions sont aussi nombreuses, il y a des hindouistes, bouddhistes, musulmans, sikhs, parsis, jains, catholiques pour ne nommer que les principales.  Si on connaît bien les religions hindoue et bouddhique, je noterai ici que les jains forment une secte qui se caractérise par la non-violence au point de ne pas détruire un insecte.  Les parsis, d’autre part, sont silencieux et vivent dans des endroits retirés comme leur tour à Bombay.  Ils n’y  admettent personne autre que ceux de leur secte.  Ils ont aussi cette particularité d’exposer leurs morts aux dents des corbeaux et des vautours sur des dalles de ciment.  Quand ceux-ci ont nettoyé les os, ils s’en débarrassent en les in-cinérant et prétendent ainsi éviter de polluer les lieux ambiants.

Les sikhs semblent avoir l’argent pour religion.  Ils possèdent actuellement presque tous les transports en Inde et s’entendent particulièrement bien aux affaires.  Il y a aussi la théorie d’Aurobindo qui est révérée au titre de religion et en est effectivement une.  Le culte du supranaturel qui consiste à développer l’intelligence humaine au-delà des limites actuellement atteintes ( c’est ce qu’on croît) mais le tri des adeptes est trop facile pour qu’on n’y trouve que des super intelligents!

La grande philosophie des Hindous, c’est la croyance à la réincarnation, cette vie nouvelle qui nous sera donnée si on est bon et qu’on a su la mériter.  On espère ( et non sans raison puisque le revenu annuel moyen de ceux qui travaillent est de $280.) qu’elle sera meilleure que celle-ci . Et cette philosophie sert bien les gouvernants de l’ Inde qui s’emploient ainsi à exiger la tolérance du peuple contre leur incurie.  Et puis, plus on donne d’aumônes aux idoles qu’on adore et qu’on prie, plus on a de chance d’obtenir une vie meilleure, et cela aussi les brahmanes l’ont vite compris. De plus, mourir près du Gange assure cette seconde vie, pas nécessairement sous la forme d’un homme, mais peut-être d’un oiseau joli et sans souci… mais comme il n’y a qu’un dixième de 1% de la population qui réussit à se baigner dans le Gange (600,000) par an, on aura le choix.

La plus vieille université de monde était à Nalanda, cette université bouddhique célèbre au Vième siècle. Bénarès a aussi une très ancienne université.

J’ai vu à Trivandrum et à Madras, des maisons de la culture soviétique, je ne sais si elles doivent entrer sous la rubrique politique ou culture, ou les deux.

En Inde, la vache sacrée et errante permet aux enfants de boire du lait et ce rite a été prévu par la religion. Qu’on abolisse cette vénération de la vache et dans une semaine, les 275,000,000 d’animaux auront été abattus et bouffés et comment survivront les bébés?  Voilà le genre de problèmes qu’il faut comprendre.

Les grandes cultures sont le blé au nord et le riz au sud.  Il y a un peu de viande, surtout de la volaille osseuse, et du poisson.  Cependant, les Hindous, sont pour la plupart végétariens et dans tous les restaurants il y a le choix du menu végétarien, y compris aux gares.  On cultive des oranges au nord tandis que le sud regorge de noix, figues, bananes, noix de coco, dates, cashews, thé, café, épices de toutes sortes. Quelle luxuriance et quelle odeur! À Cochin, il y a une bourse des épices où sont cotés chaque jour les huiles de cacao, de gingembre, de ricin; les noix moulues, le poivre, le koka,etc…

L’Inde produit des chaussures, de wagons de chemin de fer, de l’électricité, de l’armement et de l’équipement électronique.  Elle bâtit actuellement d’immenses barrages où, les outils mécaniques étant absents, on emploie jusqu’à 10,000 hommes comme c’est le cas sur la Peryar au Kerala.  Il y a aussi quelques accélérateurs atomiques à Bombay et dans d’autres grandes villes de l’ Inde.  Les plus beaux tissus de coton du monde proviennent d’ Ahmedabad et de très belles soies sont tissées à Bénarès, dans des couleurs attrayantes et des dessins agréables.

Les plus beaux achats à faire en Inde pour le touriste sont peut-être les tapis et lainages du Cachemire, les soies de Bénarès, les saris et cravates de soie fine, les vestons et tailleurs de soie brute.  Les pierres précieuses et semi-précieuses abondent à Jaipur et à Bombay.  Le Rajasthan offre des cuivres émaillés de grande finesse.  On doit acheter le cuir à Bombay, le bronze et l’ivoire dans Mysore et l’or à Delhi.

L’architecture en Inde se divise nettement en dravidienne, aryenne et mogole.  Les monuments dravidiens et aryens sont abondamment décorés de sculptures des personnages et des dieux de la mythologie hindoue.  Les matériaux sont la pierre, le bronze, l’ivoire et la polychromie est fort répandue. On retrouve les mêmes éléments de décoration dans les œuvres aryennes, mais dans un style différent, plus raffiné et plus achevé.  L’art musulman est totalement étranger aux deux autres, les monuments ne sont pas des temples, mais des palais de maharadjahs, de princes et de riches citoyens.  Ils sont aimables et abondamment sertis de pierres précieuses ou demi-précieuses comme l’onyx, le jade, la cornaline, le jaspe et le lapis qui font, des édifices mêmes, des joyaux souvent du marbre blanc le plus pur.  Et puis, il y a toujours les jardins et les pièces d’eau qui s’intercalent entre des bâtiments fonctionnels.  La décoration est partie intégrale de l’architecture comme les fenêtres garnies de grilles de marbre ajouré qui sont à elles seules des joyaux de l’art.  Ces palais ne sont pas peints extérieurement mais la peinture d’art, la fresque, fait encore partie intégrante de l’architecture. On y voit aussi des miniatures, des peintures et des tapis d’un goût très raffiné et d’une exécution fort habile.

Je ne veux pas revenir ici sur les monuments que j’ai vus car je crois les avoir décrits au fur et à mesure.  Cependant, je conseille fortement à tout voyageur en Inde, d’ajouter à ceux-ci : Khajurâho, Bhubaneswar, Puri, Bodh Gaya et le temple Dilewara  du mont Abû alors, il aura  complété la série des plus beaux monuments de l’art d’une civilisation sur laquelle il pourra méditer pendant des années.  Il gardera en sa mémoire des souvenirs exceptionnels entre tous.

12 janvier 1974
Thérèse Koenig Tremblay

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